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A Turin, Onéguine tourne en rond

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Turin. Teatro Regio. 19-V-2013. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Eugène Onéguine, scènes lyriques en 3 actes(et 7 tableaux) sur un livret du compositeur et de Constantin Silovski d’après le poème d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Kasper Holten. Décors : Mia Stensgaard. Costumes : Katrina Lindsay. Lumières : Wolfgang Göbbel. Chorégraphie : Signe Fabricius. Reprise par Justin Way (mise en scène), Elena Cicorella (costumes), John Charlton (lumières), Tonia Pedersen (chorégraphie). Avec : Vasily Ladjuk, Onéguine ; Svetla Vassileva, Tatiana ; Maksim Aksënov, Lenski ; Nino Surguladze, Olga ; Aleksandr Vinogradov, Le Prince Grémine ; Marie McLaughin, Larina ; Carlo Bosi, Monsieur Triquet ; Elena Sommer, Filipp’evna. Chœur et orchestre du Teatro Regio (Chef des chœurs : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Gianandrea Noseda

Le public italien aime l’opéra. Plus encore que l’opéra, il aime le chant, les voix et les chanteurs. A l’entendre applaudir à tout rompre les protagonistes de cette production, on ne peut pas en douter. Quelques belles voix, quelques airs bien chantés et le public transalpin est prêt à pardonner les manquements d’une mise en scène confuse et inaboutie.

Dans son avant-propos, le directeur artistique du Covent Garden de Londres qui se transforme ici en metteur en scène de cette production affirme qu’il a vu cet opéra pour la première fois à l’âge de treize ans en s’identifiant immédiatement à l’esprit teenager de Tatiana. Depuis cette période, de visions en visions, s’est imprégné de cette œuvre au point de la connaître sous tous ses aspects. Musicaux et théâtraux.

Il en fait donc aujourd’hui une lecture qui, si elle ne s’éloigne pas trop du contexte, reste plus une réflexion personnelle que la traduction scénique de la nouvelle de Pouchkine. Le décor est conventionnel, comme l’époque, comme encore les costumes. On y est, mais on n’y est pas. On tourne en rond sans jamais sortir du cercle. Ainsi, sous la direction du metteur en scène danois, Tatiana ne sera bouleversée par Onéguine que lors de leur ultime rencontre et Onéguine n’est qu’un garçon sympa quoique un peu stupide. Ce choix théâtral amenuise considérablement les enjeux entre les personnages. En choisissant une danseuse (Francesca Raballo) pour mimer l’écriture de la fameuse lettre à Onéguine alors que la soprano Tatiana se contente de chanter l’air, c’est occulter la densité du moment. A croire que les mots suffisent, c’est se leurrer sur la portée de l’instant et c’est aussi penser bien peu des capacités théâtrales de Svetlana Vassileva (Tatiana), laissée en carafe dans un coin de la scène. Identiquement, c’est un mime (Andrea Frisano) qui doublera Eugène Onéguine () dans la scène du duel mortel avec Lenski. Sans parler de l’irrespect du livret dans cette scène qui voit Lenski et son témoin s’étonner de ce qu’Onéguine est en retard (alors qu’il est déjà sur scène !) et qu’au moment du duel, le livret affirme qu’Onéguine tire d’abord et tue Lenski (alors qu’on montre exactement le contraire avec un Lenski tirant le premier !).

Enfin la scène de la réception et du bal chez le Prince Grémine, généralement explicite d’un débordement de toilettes colorées enthousiasmant le public se limite ici à la chorégraphie d’une pauvre demi-douzaine de danseuses qu’Onéguine prend dans ses bras pour y mourir immédiatement. Un ballet aux allures macabres soulevant la protestation sonore d’un spectateur à l’endroit du metteur en scène.

Il faudra attendre le milieu de ce troisième acte pour que finalement la mise en scène colle au livret. Avec une voix d’une beauté peu commune, (Le prince Grémine), droit, majestueux, solennel fait entendre son air (certes une des plus belles pages jamais écrites par Tchaïkovski), dans un silence impressionnant. Nul besoin de connaître la langue russe, ni de lire les surtitres, son chant suffit à exprimer son amour éperdu pour Tatiana.

agissant comme un catalyseur de la représentation, les scènes suivantes, comme l’ultime tentative d’Onéguine pour emmener Tatiana, et son renoncement tout en avouant son amour, s’enveloppent de l’intensité dramatique qu’on espérait depuis le début de la représentation. Elles portent les protagonistes à jouer leurs véritables rôles et les enjeux qui les habitent. On y croit enfin. On est dans le théâtre. Lorsque le rideau tombe, le public s’embrase immédiatement ovationnant les acteurs de ce spectacle. En quelque sorte, ce ne serait que les dernières trente minutes de cette production qui seraient capables de faire oublier son pénible démarrage !

Ce pourrait être le cas si d’autres faits n’avaient relevé le niveau de ce spectacle pour lui donner une lumière tout de même enthousiasmante. En premier lieu, l’extraordinaire direction d’orchestre de . Le chef italien raconte plus de l’intrigue dans les quelques mazurkas, écossaises et autres polonaises que les chanteurs eux-mêmes. Quelles couleurs il tire de son ensemble. Se démenant comme un beau diable, il danse sur son pupitre portant son orchestre aux limites du paroxysme sonore. Tour à tour sombre, tragique, enjoué ou festif, il galvanise la scène avec une musique à l’expressivité débordante.

Sur le plateau, si les premiers rôles peinent à s’imposer immédiatement, la voix magnifique de Nino Surguladze (Olga) s’inscrit rapidement comme une mezzo-soprano au timbre chaud, à l’intonation juste et à la diction parfaite. A ses côtés, on revoit avec bonheur la soprano Marie McLaughin (Larina) qui conserve une belle présence vocale dans un instrument toujours bien dominé.

Le jeune ténor (Lenski), après un timide début s’impose comme le personnage de l’intrigue. Bouillant, il est le jeune homme bafoué, voulant relever l’affront que lui a fait Onéguine. Loin des Lenski mièvres et doucereux qu’on entend souvent, il impose une voix carrée, virile sans pour autant manquer de sensibilité.

La soprano (Tatiana) ne convainc guère dans la première partie de l’opéra. Non pas que la voix ne soit pas belle, mais parce qu’elle n’affirme jamais son personnage. A sa décharge, on peut penser que, bridée par la mise en scène de la fameuse scène de la lettre, la soprano pourtant excellente actrice (voir Russalka à Turin)  n’arrive pas à exprimer ni son exaltation amoureuse et ni la vérité de son personnage.

Quant à (Eugène Onéguine), il a certes la voix du rôle, puissante, modulée, virile mais il reste néanmoins loin du personnage arrogant et volage du livret. Ici, le metteur en scène l’a voulu sympathique, presque stupide. Un personnage qui ne se rendrait pas compte des mots blessants qu’il dit à Tatiana après qu’elle lui a déclaré sa passion. Un personnage ambigu sans commune mesure avec les paroles qu’il prononce. Ce n’est que lors de sa dernière confrontation avec Tatiana qu’il redevient l’Onéguine de l’opéra.

Le chœur du Teatro Regio, admirablement préparé, propose de magnifiques moments musicaux. Heureusement parce que scéniquement il offre une présence résolument statique. Vêtus de noir, tous à l’identique, c’est encore un choix scénique discutable qui propose une vision symbolique de la constance de la morale et des règles bourgeoises hors de la réalité d’une action festive de fête de la moisson.

orchestre du Teatro Regio

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Turin. Teatro Regio. 19-V-2013. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Eugène Onéguine, scènes lyriques en 3 actes(et 7 tableaux) sur un livret du compositeur et de Constantin Silovski d’après le poème d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Kasper Holten. Décors : Mia Stensgaard. Costumes : Katrina Lindsay. Lumières : Wolfgang Göbbel. Chorégraphie : Signe Fabricius. Reprise par Justin Way (mise en scène), Elena Cicorella (costumes), John Charlton (lumières), Tonia Pedersen (chorégraphie). Avec : Vasily Ladjuk, Onéguine ; Svetla Vassileva, Tatiana ; Maksim Aksënov, Lenski ; Nino Surguladze, Olga ; Aleksandr Vinogradov, Le Prince Grémine ; Marie McLaughin, Larina ; Carlo Bosi, Monsieur Triquet ; Elena Sommer, Filipp’evna. Chœur et orchestre du Teatro Regio (Chef des chœurs : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Gianandrea Noseda

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