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La Trilogie Da Ponte à La Fenice : Les Noces de Figaro

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Venise. Teatro la Fenice. 18 mai 2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Le nozze di Figaro, opéra-bouffe en quatre actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Damiano Michieletto. Décors : Paolo Fantin. Costumes : Carla Teti. Lumières : Fabio Barettin. Avec : Simone Alberghini, Il conte di Almaviva ; Marita Sølberg, la contessa di Almaviva ; Rosa Feola, Susanna ; Vito Priante, Figaro ; Marina Comparato, Cherubino ; Laura Cherici, Marcellina ; Umberto Chiummo, Bartolo ; Bruno Lazzaretti, Basilio ; Emanuele Giannino, Don Curzio ; Arianna Donadelli, Barbarina ; Matteo Ferrara, Antonio ; Alessandra Giudici, Paola Rossi, deux jeunes. Chœur du Teatro la Fenice (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), Orchestre de la Fenice, direction : Antonello Manacorda.

Rejouer Les Noces de Figaro, comme toutes les stars de l’opéra qui font les beaux jours de l’art lyrique actuel, c’est relever à chaque fois un nouveau défi. Le metteur en scène devra en effet choisir entre se plier aux lieux, situations et costumes d’époque, ou alors trancher dans le vif et actualiser le propos. Si nous avons affaire à une vraie recréation dramatique, il ira encore plus loin en proposant aux spectateurs une nouvelle dramaturgie, une nouvelle projection qui restera plus ou moins fidèle à l’esprit de l’œuvre.

L’opéra bouffe de Mozart, sous-titré explicitement « la folle journée », devrait rester logiquement le maître mot des Noces. Mais rien n’interdit d’aller plus loin et de forcer le sens vers le drame. Car après tout il s’agit bien de rapports tendus entre des personnages envieux, jaloux, suspicieux et brimés dont on parle. C’est ce à quoi nous invite à voir .

Globalement, les couleurs de la mise en scène se concentrent sur le bleu, le blanc et le noir. L’espace défini est limité à des pièces immenses de demeure bourgeoise actuelle, pourtant très peu occupées par un mobilier qui reste le seul élément propre à rappeler le XVIIIe siècle. Ces impressionnants espaces parfois inquiétants dans leurs couloirs profonds et sombres, éclairés de frêles bougies, aux murs bleu nuit ponctués par des portes blanches, de fines colonnades ainsi que des encadrements de fenêtres aux rideaux également clairs, habitent des drames sociaux et domestiques.

Dans un huis clos dont on ne sortira jamais, il est clair que l’univers dépeint n’appartient pas au monde de la comédie joyeuse. Les réactions des spectateurs en font foi : très peu de rires fusent, suivant en cela un jeu des protagonistes plein de tensions. Les déplacements sur scène, les gestes appellent l’énervement, la méfiance, la crainte et la violence, inévitable, déclenchée par des états très souvent coléreux. Les grandes ombres portées sur les murs en ajoutent à l’inquiétude. Par moments, on bascule même dans le monde du rêve et de la projection onirique. Les plus belles scènes s’incarnent en effet dans ces espèces de tableaux fantasmagoriques ou allégoriques dans lesquels les protagonistes jouent l’impossible : le comte est pris à partie par Figaro pendant son « se vuol balare », tiré par la cravate et invectivé directement ; au deuxième acte, Chérubin revient et menace le comte d’un pistolet ; Figaro et Suzanne deviennent des marionnettes agitées par Almaviva pendant son « cosa sento » ; la même chose pour la comtesse par rapport à son époux durant le « dove sono ». D’autres mélodrames de ce type auront lieu durant tout le spectacle, variant et forçant l’attention dans une mise en scène toutefois un peu monotone. Pendant ces moments inimaginables dans la réalité, la lumière prendra une couleur bleu nuit intense, comme dans un rêve.

Entre ces personnages aux rapports de force tendus, d’autres modifications concernant la nature des personnages ont lieu : Chérubin va évoluer sur scène en jeune homme amateur de football avec un grand C cousu sur son pull-over. Le jardinier se transforme en chauffeur pour le moins très peu caricatural mais inquiétant, de même que les rôles secondaires du juge et de Bartolo. Ainsi, recréer un univers sombre et violent est une optique qui tient son cap tout au long de ces Noces pas comme les autres. Seul le personnage de la comtesse reste visuellement lumineux, mais tragique.

Le sens explicite de chaque scène (par exemple dans l’air de Barberine « l’ho perduta », on sait immédiatement que ce n’est pas l’aiguille qu’elle a perdue !) convie donc le chanteur à interpréter comme il joue et à fausser par moments les habitudes visuelles du spectateur. Un exemple : le « non piu andrai » moqueur de Figaro passe du travestissement comique de Chérubin en futur militaire à des sévices corporels violents digne d’un règlement de comptes Impossible de fanfaronner dans cet univers plus proche d’Henri James que de Beaumarchais. Le chant que l’on y entend se trouve donc presque logiquement dépourvu d’émotion.

Tous chantent « brut ». Le « porgi amor » de la comtesse ne laisse presque rien filtrer d’émotion – volontairement ? La soprano, seule personnage lumineux, se rattrapera en tout cas avec un « dove sono » intense. Le comte perd totalement son caractère de dindon de la farce, donnant à son personnage, par une voix très présente sans cesse tendue, des allures de tyran domestique. Lui aussi apparaîtra selon la volonté du metteur en scène comme un fantôme omniprésent surveillant faits et gestes des personnes qui vivent autour de lui sous son toit. À un moment, l’air de Suzanne acte IV scène 9 où les personnages réapparaissent comme des esprits tire son émotion plus d’un univers visuel bleu nuit aux ombres portées que de la beauté réelle du champ de Rosa Feola.

On soulignera durant toute la durée de l’œuvre une étrange dichotomie : la partie orchestrale, magistralement menée, possède une dynamique fulgurante, beaucoup de contrastes et des tempi très vivaces qui appellent naturellement la comédie bouffent. Et paradoxalement, ce que l’on voit et ce que l’on entend ne se perçoivent pas dans cette perspective : autrement dit, de la comédie dans la fosse et du drame sur scène.

Voilà donc de biens étranges Noces durant lesquelles tous finissent figés autour d’une table entourée d’ombres éclairées à la bougie. Les chœurs off ne viennent jamais occuper la scène. Le hors sujet stylistique est donc évité grâce à la vigueur paradoxale de la direction orchestrale. Le choix de la forte option dramatique renforcée par un visuel sombre vient quant à lui en quelque sorte buter contre l’auditif. Une vision néanmoins intéressante mais destinée à un public averti.

Crédit photographique : © Michele Crosera

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Venise. Teatro la Fenice. 18 mai 2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Le nozze di Figaro, opéra-bouffe en quatre actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Damiano Michieletto. Décors : Paolo Fantin. Costumes : Carla Teti. Lumières : Fabio Barettin. Avec : Simone Alberghini, Il conte di Almaviva ; Marita Sølberg, la contessa di Almaviva ; Rosa Feola, Susanna ; Vito Priante, Figaro ; Marina Comparato, Cherubino ; Laura Cherici, Marcellina ; Umberto Chiummo, Bartolo ; Bruno Lazzaretti, Basilio ; Emanuele Giannino, Don Curzio ; Arianna Donadelli, Barbarina ; Matteo Ferrara, Antonio ; Alessandra Giudici, Paola Rossi, deux jeunes. Chœur du Teatro la Fenice (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), Orchestre de la Fenice, direction : Antonello Manacorda.

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