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Festival Classica : Aben-Hamet, résurrection d’une impressionnante partition

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Festival Classica de Saint-Lambert. Église St. Lambert United Church. 01-VI-2013. Théodore Dubois (1837-1924) : Aben-Hamet, opéra en quatre actes, livret de Léonce Détroyat et A. De Lauzières. Version concertante. Orchestration : Vincent Boyer. Avec : Nicolas Rivenq, Aben-Hamet ; Marc Boucher, Le Duc de Santa-Fé ; Julie Fuchs, Bianca ; Pascale Beaudin, Alfaïma ; Nora Sourouzian, Zulema. L’Orchestre de chambre de la Montérégie. Chœur du Festival Classica. Chef de chœurs : Martin Dagenais. Direction : Jean-Claude Malgoire.

a laissé un mince héritage à la postérité. Son nom est pratiquement effacé au caveau des disparus et son oeuvre tient très peu de place dans les encyclopédies ou autres manuels de musique. Il eut le malheur d’être associé à l’école officielle de son temps – directeur du Conservatoire, membre de l’Académie des Beaux-Arts succédant à Charles Gounod, – il se fit le défenseur d’une tradition figée, ennemi juré de tout renouveau musical. Quoiqu’il en soit, il fut un grand organiste et un excellent pédagogue. Les 7 paroles du Christ, constitue son opus le plus fréquemment joué. Un grand nombre d’élèves gardent en mémoire son Traité d’harmonie. En matière de compositions, l’habile artisan s’appuyait davantage sur son savoir-faire que porté sur les ailes d’une véritable inspiration. Si les audacieux écarts dont se nourrissaient les musiques nouvelles, sont absents de son immense production, son art reposait aussi sur une sincérité expressive qui va droit au coeur. De sa musique de chambre, son excellent Quatuor en la mineur, terminé en 1907, son Quintette en fa majeur de 1905 et sa Sonate pour violoncelle et piano, figurent parmi ses créations les plus abouties.

D’autres oeuvres méritent assurément d’être réévaluées. En premier lieu, Aben-Hamet, tiré d’une nouvelle de Chateaubriand, Le Dernier des Abencérages. Cet opéra possède la fibre lyrique qui fait les véritables chefs- d’oeuvre. Les mélomanes entassés dans la serre chaude de la petite église de Saint-Lambert ont été émerveillés par cette oeuvre solide, vraiment inspirée, d’une pureté d’écriture qui vient du coeur et qui va droit au but. Une verve de conception jamais à court d’idées, une franchise et une clarté dans l’expression lyrique. Il rejoint ainsi la pléiade des grands compositeurs français de son siècle. Lui-même, ne déclarait-il pas, au soir de sa vie, « L’art des Berlioz, des Franck, des Lalo, des Gounod, des Massenet, des Saint-Saëns, n’est pas mort. »

Un résumé succinct de l’intrigue : nous sommes en 1492, les Maures sont chassés d’Espagne. Les Rois catholiques effectuent La Reconquista. À Grenade, Les Abencérages, peuple musulman, sont contraints à l’exil. À Carthage Zulema, la mère d’Aben-Hamet, ordonne à son fils de reconquérir Grenade. Mais celui-ci en fauchant le sol de Grenade avec son armée, est touché au coeur par Bianca, fille du gouverneur, le Duc de Santa Fé. Ce sont les amours interdites d’un maure et d’une chrétienne qui forment le noeud gordien, problème inextricable finalement résolu par une action brutale. Leur union ne se réalisera pas sur terre. Après bien des péripéties, le héros, Aben-Hamet mourra dans les bras de sa bien-aimée Bianca, la catholique. Est-il permis de croire qu’ils se rencontrent tous deux… au paradis d’Allah ou des chrétiens ?

Quoi qu’on en pense, le thème reste d’actualité. On aurait pu craindre un ouvrage d’académicien, avec d’inévitables lieux communs. Rien de tout cela. Une oeuvre profonde et mûrie où les airs se succèdent et les effets dramatiques abondent d’acte en acte pour aboutir à un véritable climax. Une véritable découverte qui exigerait pour en savourer toute la puissance, un orchestre plus soutenu et mieux aguerri, un lieu mieux approprié pour en humer toutes les effluves et les subtilités, soutenue par une mise en scène intelligente et une direction d’acteurs pour en saisir toute la portée. Est-ce trop demander ?

D’emblée, le Festival Classica peut s’enorgueillir de présenter, en première mondiale, Aben-Hamet, dans sa version originale en français, avant Paris. Cet opéra fut présenté en italien, en 1884 au Théâtre-Italien. Un opéra singulier, écrit pour le baryton Victor Maurel, donc sans ténor qui tiendrait le rôle-titre. Cet opéra ne fera pas taire les trompettes de la renommée que sont Carmen, Manon, Faust, Werther ou encore Les Contes d’Hoffmann. Mais cette oeuvre mérite d’être confrontée aux feux de la rampe et de vivre sur scène. C’est à ce prix que l’on appréciera à sa juste valeur, l’opéra de .

Nous avons été choyés du côté des voix. La mezzo-soprano tient le rôle de Zulema, la mère d’Aben-Hamet. C’est elle, en grande partie, qui provoque le destin : au premier acte, c’est la vengeance de reconquérir la ville de Grenade qui l’anime ; au deuxième, la crainte de perdre son fils au combat. Enfin, au troisième, de constater que ce fils chéri lui échappe au nom d’un dieu plus puissant que tout : l’amour pour Bianca. Enfin au quatrième, on imagine une scène de désolation sur un champ de bataille, la douleur d’une mère éplorée et la mort de son fils. possède un timbre chaud, une voix puissante, avec des assises bien en place. Retenons le duo avec Alfaïma, au deuxième acte à leur arrivée à Grenade et son air aux couleurs orientalisantes serti d’arabesques. La soprano joue à la perfection son rôle de jeune fille adoptée et élevée par Zulema, amoureuse d’Aben-Hamet mais considérée par celui-ci comme une soeur bien-aimée. Retenons l’arioso d’Alfaïma engageant son fiancé à se rendre à Grenade. Un rôle qui rappelle en partie, celui de Micaëla dans Carmen.

Le baryton endosse sans problème apparent le rôle imposant d’Aben-Hamet. C’est le héros du drame. Soulignons le caractère à la fois, épique et lyrique du personnage. On comprend que ce rôle fut destiné à l’origine à un grand baryton-verdi. sort glorieux de l’épreuve. Idem pour le Duc de Santa-Fé, le baryton .

La jeune soprano impressionne dans le rôle de Bianca, par la richesse du timbre et la vaillance de la voix. Elle donne toute sa mesure dans le merveilleux duo d’amour avec Aben-Hamet, duo d’une accablante vérité. Voix souple, capable de pianissimos, elle impressionne par sa seule présence sur scène.

Il eut été facile de suivre le courant sinueux de l’exotisme oriental fin-de-siècle. Les préludes au début de chaque acte campe le tableau à faire. La scène de ballet du deuxième est un spectacle en soi, l’apport chorégraphique s’intègre parfaitement à l’aspect dramatique de la pièce. Le quatrième acte s’ouvre sur l’Orage, autre page symphonique haute en couleurs, qui prélude la catastrophe à venir.

Cette redécouverte revient en grande partie à la ténacité de . Il apparaît évident que cette partition croupirait encore au fond d’un rayon poussiéreux de la bibliothèque de l’Opéra, si d’aventure, ce chercheur passionné, musicologue infatigable, véritable instigateur de cette recréation, n’avait été investi d’une certaine mission pour la faire reconnaître aux yeux de tous les mélomanes. Cet opéra n’attend, pour déployer ses ailes, qu’un théâtre assez bien pourvu, veuille bien l’accueillir.
Une oeuvre à découvrir à tout prix.

Crédits photographiques : © Festival Classica

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Festival Classica de Saint-Lambert. Église St. Lambert United Church. 01-VI-2013. Théodore Dubois (1837-1924) : Aben-Hamet, opéra en quatre actes, livret de Léonce Détroyat et A. De Lauzières. Version concertante. Orchestration : Vincent Boyer. Avec : Nicolas Rivenq, Aben-Hamet ; Marc Boucher, Le Duc de Santa-Fé ; Julie Fuchs, Bianca ; Pascale Beaudin, Alfaïma ; Nora Sourouzian, Zulema. L’Orchestre de chambre de la Montérégie. Chœur du Festival Classica. Chef de chœurs : Martin Dagenais. Direction : Jean-Claude Malgoire.

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