Les miniatures pour piano de Carl Nielsen

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Les œuvres pour piano de , bien défendues au disque, demeurent toujours marginales dans les concerts de l’immense majorité des pianistes. Aucun de ses opus pianistiques n’a acquis une notoriété internationale même si d’aucuns s’accordent à en reconnaître la richesse stylistique et l’originalité.

 

La production pour piano seul de se subdivise en deux catégories bien distinctes. Une première, non rigoureusement chronologique, propose des pièces de courtes durées assimilables à ce que l’on a coutume de qualifier de miniatures. L’autre se compose d’œuvres beaucoup plus consistantes et ambitieuses comme l’on n’en rencontre que très rarement chez les créateurs nordiques.

Parmi les premières, on pourra citer essentiellement : Deux Pièces de caractère (1882-1883) ; Cinq Pièces, op. 3 (1890) ; Humoresques-Bagatelles, op. 11 (1894-1897) ; Prélude de fête (1900) ; Drømmen om « Glade Jul » (1905) ; Musiques pour petits et plus grands, op. 53 (1930).

La seconde variété comprend des partitions robustes et innovantes comme : Suite symphonique, op. 8 (1894) ; Chaconne, op. 32 (1916) ; Thèmes et variations, op. 40 (1917) ; Suite « Den Lucideriske », op. 45 (1919-1920) ; Trois Pièces, op. 59 (1930).

Nous nous proposons d’aborder ici uniquement les musiques constituant le corpus des musiques d’agrément, élaborées pour le plaisir simple et immédiat des interprètes et des auditeurs.

D’innombrables compositeurs scandinaves et finlandais ont produit une quantité impressionnante de petites partitions où prédominent la grâce, le beau son, les mélodies mémorisables, le plaisir de l’instant. Certes, cette disposition n’a rien de spécifiquement nordique car tous les pays ont eu leur lot de créateurs de miniatures, romances, feuilles d’album, bagatelles… Les nordiques, à l’instant évoqués, ont tiré une part non négligeable de leur inspiration de la littérature pianistique germanique classique et romantique au sens large de ces termes. On se souvient d’ailleurs que nombre d’entre eux étaient d’origine allemande.

Les miniatures pour piano étaient traditionnellement destinées à alimenter la demande provenant des foyers aisés où trônait immanquablement un piano faisant partie intégrante de l’éducation des jeunes filles et participant également au plaisir de leurs mères éduquées dans leur jeunesse.

Le violon était l’instrument principal du compositeur Carl Nielsen dont il jouait assez régulièrement au sein de quatuors à cordes, souvent dans un cadre amical. Par contre, entre 1889 et 1905, il le pratiqua régulièrement dans l’orchestre du Théâtre royal de Copenhague parmi les seconds violons et longtemps sous la baguette du célèbre chef norvégien Johann Svendsen.

Par ailleurs, il se servait habituellement du piano pour composer sans être un très grand instrumentiste à cet égard. Cette proximité l’aida-t-elle vraiment dans l’élaboration de ses partitions réservées au clavier ? Difficile de l’affirmer avec certitude. Cependant, il est très probable qu’il pouvait ainsi apprécier les sonorités, le rendu des accords et de leurs enchainements. A l’image de tant d’autres créateurs de musique.

Ses premiers contacts avec les claviers remontent à l’enfance puisqu’il se souvint que chez ses parents se trouvait une épinette détériorée et qu’un peu plus tard, vers l’âge de six ans, il découvrit un piano droit en meilleur état au domicile du demi-frère de sa mère, aveugle, nommé Hans Andersen, qui était organiste de l’église de Dalum, ville située à proximité d’Odense. Adolescent, c’est un vieux pianiste appelé Outzen qui lui donna ses premiers cours, à une époque où le jeune Carl était musicien militaire à Odense et ambitionnait de pouvoir acheter un piano en ne dépensant pas sa maigre solde. Il se procura aussi des manuels et des partitions d’occasion comme la Sonate en ut majeur K. 545 de Mozart et le premier livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach.

Mais c’est principalement entre 1884 et 1886, à l’Académie royale de musique de Copenhague, qu’il reçut un sérieux enseignement pour cet instrument auprès de Gottfried Matthison-Hansen (1832-1909), un organiste et compositeur alors renommé. Ses progrès au piano sont relevés par son maître lors des examens de fin d’année où l’on souligne ses progrès. Il nota : « très joliment joué, cantabile et attentif à tous points de vue. »

Pour achever sa troisième année il joua un Impromptu de Schubert apprécié comme « clair, précis et parfaitement sûr. » Une chose est certaine, Nielsen connaissait très bien la modestie de ses capacités pianistiques et ne s’attaqua jamais à des musiques très exigeantes. Il joua néanmoins à plusieurs reprises en public ses propres partitions les plus simples sans s’aventurer au-delà. On sait qu’il travailla à cette époque les œuvres suivantes : Etude en mi mineur de Neupert, Romances sans paroles en mi bémol majeur de Mendelssohn, Sonate en do mineur op. 10 de Beethoven, Impromptu en mi bémol majeur de Schubert, Dance populaire de Gade.

Rappelons qu’il pratiqua également, outre le violon, le bugle et le trombone alto.
Au cours de sa carrière ultérieure il interpréta en quelques occasions, peu fréquentes, des musiques pour le piano. On signalera :

= le 16 novembre 1899 lors d’un concert de la Société privée de musique de chambre, Nielsen accompagna le chanteur Vilhelm Herold qui interpréta plusieurs de ses chansons ; on donna aussi sa Sonate pour violon et piano et son Quatuor à cordes en sol mineur, op. 13.

= le 10 juin 1902 au Théâtre de Svendborg, ville du sud de la Fionie, on signala son interprétation de l’Humoresque pour piano et de son Prélude de fête pour le nouveau siècle. Au programme figuraient également la comédie Literatur d’Arthur Schnitzler, des musiques de Nielsen (des chansons et Snefrid, mélodrame d’après Holger Drachmann) et de (Quintette avec piano, Nielsen tenant la partie de second violon).

= A l’ambassade de Danemark à Paris, le 22 octobre 1926, lors d’une réception organisée en l’honneur du maître danois, il interpréta ses Humoresques-Bagatelles. Nous n’avons pas de compte-rendu de cette exécution en dehors d’un jugement plutôt objectif du pianiste et ami Henrik Knudsen qui avança que le jeu de piano de Nielsen était « désespéré ; habituellement avec une sonorité exécrable – pire que son jeu au violon ».

Pendant très longtemps la composition de courtes pièces pour piano de difficulté minime ou modérée constituait une source de revenus non négligeables car les éditeurs de musique trouvaient là régulièrement un substantiel marché lucratif auprès de ces milliers de particuliers financièrement aisés possédant un piano et achetant régulièrement des partitions pour eux-mêmes et leurs enfants.

Ainsi Nielsen laissa-t-il quelques partitions très agréables d’écoute, plaisantes même, se posant en dignes héritières des miniaturistes scandinaves de la trempe de celles produites par Halfdan Kjerulf et Edvard Grieg en Norvège et au Danemark. Ainsi, lorsqu’il compose Humoresques-Bagatelles, Gade a disparu depuis seulement quatre années et Grieg a encore une dizaine d’années à vivre.

On a récemment découvert à la Bibliothèque nationale d’Aarhus deux enregistrements sur cylindres de cire gravés sous les doigts du compositeur. Ce document précieux d’après le grand spécialiste Daniel Grimley (2008) montre un interprète « dont le jeu était au mieux inégal ».

En présence d’autres pianistes de talent il ne s’aventurait pas au-delà de pièces faciles ou encore cette Fantaisie de Mozart qu’il interpréta modestement à Paris en 1926 devant des pointures du niveau de Maurice Ravel, Albert Roussel et Arthur Honegger, tous pour le moins étonnés de ce choix.

Plus largement, on se doit de préciser que les œuvres pour piano de Carl Nielsen furent défendues de son vivant avec talent et souvent régularité par des instrumentistes danois de haut niveau comme (1864-1936), Johanne Stockmarr (1869-1944), Alexander Stoffregen (1884-1966), Christian Christiansen (1884-1955), Herman D. Koppel (1908-1998). Un pianiste allemand, également compositeur, s’est aussi distingué dans ce répertoire, Eduard Erdmann (1896-1958).

Deux Pièces de caractère et Andantino (1882-1883), esquisses très avancées écrites à l’époque où le jeune homme vivait à Odense, ont survécu sous forme de partitions au propre (à l’encre) et ont connu un modeste succès local sans atteindre un niveau de réalisation suffisant leur permettant d’accéder au rang de musiques dignes d’être publiées ni à une renommée capable d’affronter les innombrables chefs-d’œuvre écrits dans ce registre. Néanmoins elles indiquent, avec quelques autres partitions du même acabit, les progrès du jeune maître plein d’ambition et de croyance en son avenir.

Les Cinq Pièces pour piano, op. 3, FS10, de 1890, durée : 8’, Fem Klavierstykker en danois, dédiées à Madame Orpheline Olsen, née Wexschall-Schram, durent un peu plus de sept minutes. Les parties de l’œuvre portent les titres suivants : Folketone (Air populaire), Humoresque, Arabesque, Mignon et Alfedans (Danse des elfes) et offrent une agréable variété de ton néanmoins circonscrite dans les paramètres classiques du genre.
Ce premier opus pianistique de Nielsen retint l’attention de deux éditeurs : Henrik Hennings et Wilhelm Hansen. Alors qu’il séjournait à Berlin (voyage d’étude européen en 1890-1891) le jeune compositeur adressa une missive à son maître respecté et aimé Orla Rosenhoff (24 novembre 1890) lui demandant s’il pouvait lui faire parvenir les épreuves de sa partition alors qu’il hésitait entre les deux éditeurs suscités. Il les envoya dès le 15 décembre et précisa avoir interprété sa musique pour certains musiciens causant selon lui de très positifs commentaires. Porté par son optimisme juvénile il précisa encore dans une lettre datée du 24 décembre 1890 : « On dit que c’est quelque chose de tout à fait nouveau et je pense personnellement que c’est la chose la plus originale que j’ai faite. »

Cette première partition pour le piano sera finalement publiée par Wilhelm Hansen l’année suivante.

Si rien ne justifie de crier au génie on découvre dans cet opus précoce des miniatures au ton très agréable, à l’atmosphère emplie de charme, et au total qualifiables de véritable réussite dans son genre. Rien toutefois n’autorise d’y détecter des éléments précurseurs de la future originalité de Carl Nielsen. Cependant, on put en pleine subjectivité en percevoir, ou mieux y deviner vaguement, la sourde présence d’un véritable potentiel. Nous sommes bien loin cependant d’un honnête devoir scolaire. Son domaine esthétique s’inscrit sans faux-fuyants dans la droite ligne des pièces les plus légères de Félix Mendelssohn (Romances sans paroles) et Robert Schumann (Scènes d’enfants), maîtres ayant depuis longtemps laissé leurs marques sur les œuvres similaires de compatriotes comme Johan Peter Emilius Hartmann et , sans compter sur le Norvégien Edvard Grieg, très proche, on le sait, de la culture et de la vie musicale danoises.

Durant son séjour d’étude, il structura cet opus dont certaines pièces avaient été élaborées plusieurs années auparavant. Ainsi le n° 2 et le n° 5 dataient de l’époque où le garçon fréquentait une jeune fille nommée Emilie Demant (au cours des étés 1887-1889) qui reçut probablement en cadeau des exemplaires de ces deux miniatures. Deux jours avant d’embarquer pour le continent, il confia dans son journal personnel, le 1er septembre 1890, son intention de publier ces brèves pièces. Parvenu à Dresde, il écrivit le 12 septembre 1890 : « Ai composé une Pièce pour piano en la mineur « dans le style populaire » et le 27 octobre suivant, à Berlin cette fois, il ajouta dans son journal : « Ai composé aujourd’hui « Le Diable » ; Fini pense que c’est quelque chose de complètement nouveau en musique. » Fini, c’est , un proche ami musicien né deux ans après lui, porté là par un enthousiasme bien sympathique mais quelque peu excessif, bien sûr. Les choses se précisèrent dans son esprit puisqu’il marqua dès le 13 octobre son intention de faire publier « mes 3 ou 4 pièces pour piano sous forme de lettres de voyage… » On apprend à la journée du 2 novembre qu’il avait écrit à l’éditeur Wilhelm Hansen pour lui proposer une publication enrichie d’illustration de l’artiste Niels Wivel (1855-1914), lequel en définitive n’interviendra pas au moment de la publication. Le 9 novembre, il nota : « Lettre de Wilhelm Hansen, il propose d’acheter les droits des Pièces pour piano et de les imprimer pour Noël ».

C’est à Berlin qu’il mit la touche finale aux Cinq Pièces pour piano. Dans ce travail, et dans l’opus 11 à venir, Nielsen montra qu’il avait acquis et assimilé l’art de Grieg et de Gade affichant la claire volonté de plaire et distraire. A l’évidence ce sont des pièces de salon consonantes bien ancrées dans le 19e siècle.

Ceux à qui il montra son travail affichèrent des appréciations positives : ainsi un certain Wildt (il défendit semble-t-il l’Arabesque) et le fameux fondateur historique du Quatuor Brodsky, Adolf Brodsky, qui apprécia particulièrement l’Humoresque. Bonne critique aussi de la part du jeune musicien finlandais Armas Järnefelt, futur beau-frère de Jean Sibelius, qui deviendra compositeur et surtout chef d’orchestre de très haut niveau et dont la carrière se déroulera surtout à Stockholm.

La première pièce Mélodie populaire (Folketone), notée Andante (2’40), quitte l’atmosphère schumanienne dominante mais sans s’en affranchir totalement si ce n’est par un caractère personnel et certains traits originaux (agrémentés d’une bonne dose d’humour), orientation qui intéressent également en partie les sections suivantes. Elle rejoint la manière d’un Grieg (ou d’un Gade) marquée par les airs populaires scandinaves depuis peu réactualisés, ici recueillis.

Suit une Humoresque (Humoresk), Allegretto giocoso, initialement intitulée Novelette (1’50), composée plusieurs années plus tôt puisqu’on en trouve la mention dans les souvenirs d’Emilie Demant-Hatt, une amie proche de l’époque de ses études qui évoque également la Danse des elfes, le n° 5 de l’opus 3. Cette Humoreske avait beaucoup plu au violoniste Adolf Brodsky qui en avait informé le jeune danois à Leipzig. Morceau en la majeur très vif et dansant rappelant Grieg et plus précisément certaines Pièces lyriques ou encore Peer Gynt (Danse d’Anitra).

L’ Arabesque (Arabeske) est un tempo Moderato (1’) à propos de laquelle Nielsen ne cacha pas une certaine fierté en ce qui concerne son originalité de timbre marquée par une lecture du poème éponyme du poète danois (1847-1885), celui-là même qui écrivit Gurre et inspirera Arnold Schönberg quelques années plus tard. Sur sa partition, en guise de devise, le jeune Carl reprend ces vers du poète :
« T’es-tu égaré dans la sombre forêt ?
Connais-tu Pan ? »
A l’origine, il avait envisagé de baptiser sa pièce Der Teufel/Fanden/Le Diable bien en adéquation avec l’atmosphère de la pièce. Durant son séjour berlinois il reçut de flatteuses appréciations de la part de ceux qui entendirent ce morceau. Morceau considéré comme original. Rasmussen y décela des traits qui à son avis inspireront les grandes œuvres futures et foncièrement originales pour cet instrument. Et d’expliciter : « Les triples croches rapides, leurs répétitions obstinées, les accents abrupts, les mélismes hystériques à la manière des clarinettes… »

Moderato grazioso est la caractéristique de Mignon (1’) avec son climat moins festif et moins insouciant, il se positionne sans prétention quelque part entre Mendelssohn et Chopin, avec ses traits délicats et nobles.

La Danse de l’Elfe, reçut l’indication de Tempo di valse (1’40), proche de l’esprit de Grieg. Nielsen appréciait ces quelques pages dont il réutilisera le thème en 1906 dans sa musique de scène pour Herr Oluf, er reitet (Mr. Oluf monte à cheval) d’après Drachmann. A Berlin toujours, il fut invité à dîner par l’éditeur Henrik Hennings qui souhaita avec insistance éditer ce recueil mais sans convaincre le jeune artiste qui donna in fine la priorité à son éditeur Wilhelm Hansen. Son atmosphère aérienne, merveilleuse et féérique se distingue par une beauté indéniable.

Dans cet opus 3, et dans le suivant op. 11, on constate combien les racines musicales de Nielsen s’ancraient dans le romantisme authentique dont il tentera par la suite de s’affranchir.

Humoresques-Bagatelles, op. 11, FS 22, 1894-1897, 6’30.

La composition de ces Humoresques-Bagatelles ou Bagatelles humoristiques s’échelonna sur une assez longue période de trois ans pour une brève durée de huit minutes environ réparties sur six pièces dont les titres sont : n° 1 : Goddag ! Goddag ! (Bonjour ! Bonjour !), n° 2 : Snurretoppen (La Toupie tournoyante), n° 3 : En lille langsom vals (Une Valse très lente), n° 4 : Spraellemanden (Jeannot bondissant), n° 5 : Dukke-marsch (La Marche de la poupée), n° 6 : Spilleværket (L’Horloge musicale). La partition datée du 12 mai 1897 sera publiée au cours de cette même année chez Wilhelm Hansen (ce dernier les acheta pour 650 couronnes danoises avec la cantate Hymnus Amoris). Elle est dédiée aux enfants de Nielsen bien que la première édition n’en fasse pas mention. A savoir, ses filles Irmelin et Anne Marie, nées respectivement en 1891 et 1893, et son fils Hans Borge, né en 1895. Sans doute est-ce en pensant à sa jeune progéniture qu’il trouva l’inspiration adéquate à l’écriture de ces miniatures.

Sa femme, l’artiste Anne-Marie Carl Nielsen, née Brodersen, réalisa l’illustration de la page de couverture qui représente leurs enfants en train de jouer. Dans son journal (à la date du 6 janvier 1898) le compositeur fait mention de la publication le Noël précédent.

La création eut lieu le 3 février 1898 sous les doigts de la pianiste Adolfa Johnsson. Le critique Charles Kjerulf les situa dans la ligne des Scènes d’enfants de Schumann leur accordant une atmosphère plus naïve et raffinée et avança que leur place souhaitable ne se situait pas dans le cadre de la salle de concert (Politiken, 4 février 1898). La critique Nanna Liebmann précisa que le compositeur en fait s’amusait là bien davantage que dans l’austère et rude Suite symphonique pour piano (Dannebrog, 4 février 1898). On a pu aussi (Gustav Hetsch, Nationaltidende, 4 février 1898) leur accorder un niveau de relaxation de qualité adressé « à des enfants de 30 ans »). Ce dernier commentateur loua le jeu d’Adolfa Johnsson.

Quant à Nielsen il les joua lui-même quelques années plus tard en public au Théâtre Svendborg. Sans doute fit-il une gravure privée sur cylindre de cire de la Marche de la poupée (entre 1920 et 1924 semble-t-il) au domicile de ses amis Vera et Carl Johan Michaelsen. La qualité sonore rend difficile un jugement péremptoire sur la nature du jeu pianistique du compositeur.

Les Humoresques-Bagatelles apportent un vent de fraîcheur et de légèreté, elles dispensent un plaisir simple et agréable mais affichent aussi un ton plus personnel que dans l’opus pianistique précédent. Chaque partie s’avère homogène et fort sympathique.

L’accueil public et professionnel semble avoir été relativement positif.

On a mis en parallèle cette partition avec les pièces contemporaines pour enfants de l’ami , en fait légèrement postérieures puisque datant de 1899. Elles ont été aussi comparées aux Scènes d’enfants de Schumann mais également aux brèves compositions de Bartók, Prokofiev ou Debussy (Children’s Corner).

Leur atmosphère à la fois naïve, fraiche et charmante ne manque pas de raffinement et Nielsen, bien que non virtuose et technicien réputé approximatif, les a quelquefois jouées en public, en remportant à chaque fois un beau succès.

N° 1. Allegretto (1’), discrètement enjoué, jamais extravagant, bien scandinave en somme, dont le motif initial correspond au « Bonjour ! Bonjour ! » danois.

N° 2. Presto (1’) Pour la main gauche. Virevoltante, ou plutôt gaiement tournoyante, la toupie fait le bonheur des enfants et puis s’arrête soudainement.

N° 3. Valse lento (1’30), belle page, aérée et dansante, maîtrisée et tenue par une distinction presque rigide.

N° 4. Poco allegretto (moins de 1’). Humour, imprévisibilité comme le laisse entendre son titre Spraellemanden (Pantin) avec ses notes pointées et son rythme désarticulé, d’une brièveté frustrante.

N° 5. L’Allegro moderato (1’30) est une Marche des poupées, presque mécanique avec son rythme naturellement figé ou presque, proche d’un allegro à la Haydn.

Il existe un précieux enregistrement de cette pièce par le compositeur lui-même au piano entre 1920 et 1924 sur un rouleau restauré et gravé sur un CD.

N° 6. Allegretto scherzando (1’), suggère vraiment Mozart avec sa légèreté rapide et son allant juvénile.

Petite pièce de circonstance composée à la toute fin du 19e siècle, ce Prélude de fête (1900, FS 24) ne dépasse pas les deux minutes et s’apparente à un air patriotique reposant sur un mouvement mélodique ample. Dédié au peintre et ami Jens Ferdinand Willumsen (1863-1958) il fut publié dans le grand journal de Copenhague, Politiken, en première page du numéro paru le 1er janvier 1901. Trois mois plus tard la création publique a lieu. Le 4 mars en effet la pianiste Dagmar Borup le joue à Copenhague (au Koncertpalae) et l’inscrit ensuite à ses programmes (avec les deux premiers mouvements de la Suite symphonique du compositeur, également pour piano). Le redouté critique musical Charles Kjerulf souvent sévère envers le jeune Nielsen trouva cette musique « authentique avec son style grandiose. » (Politiken du 5 mars 1901).

Le titre complet est Prélude de fête pour le nouveau siècle et la partition est notée Tempo giusto. L’auteur note sur la première mesure : « fier, pompeux ». Si on lui reconnut une atmosphère joyeuse avec ses grandes lignes mélodiques en dépit de son caractère martial, il n’empêche qu’il s’agit d’une œuvre tout à fait mineure et sans grand intérêt.

Il en existe divers arrangements réalisés du vivant du compositeur (par exemple pour orgue et pour orchestre de vents). Nielsen en a dirigé un arrangement pour vents de Johannes Andersen le 3 novembre 1929.

Drommen om « Glade Jul » ou Rêve de Joyeux Noël (partition datée du 3 décembre 1905) est une autre miniature (2’30) sans numéro d’opus (FS 34 dans la classification de Dan Fog et Torben Schousboe) publiée à l’occasion des fêtes de Noël par la Société des compositeurs dans le recueil intitulé « Portraits et Humeur ». Ce court morceau utilise les premières notes bien connues du « Stille Nacht » (« Douce nuit ») du compositeur autrichien Franz Xavier Gruber (1787-1863), s’en éloigne à peine et ne dépasse pas le modeste exercice qu’il ambitionne d’être et de rester. Notée Poco adagio, cette paraphrase est parue dans un album de Noël de l’Union danoise des compositeurs en 1905. Cette année –là, Carl Nielsen démissionna de son poste de second violon de la Chapelle royale après une quinzaine d’années de bons et loyaux services afin de se consacrer à la composition.

Bien des années allaient s’écouler avant que Carl Nielsen ne revienne au registre des miniatures pour piano. Vers la fin de son remarquable parcours créateur semé de chefs-d’œuvre immortels (six symphonies, trois concertos, deux opéras, des œuvres ambitieuses pour le piano, des chansons populaires, un fameux Quintette à vent…), il se propose d’écrire cette Musique pour piano pour jeunes et vieux (en danois, Klavermusik for smaa og store/pour petits et grands), son opus 53 (FS 148), élaborée en 1929/1930. Après tant d’œuvres majeures, Carl Nielsen confirme sa capacité exceptionnelle d’adaptation et se propose d’écrire une série de petites pièces susceptibles d’être utilisées par tous ceux qui abordent ce genre, engagement également stimulé par la Société des professeurs de musique qui lors de sa réunion de décembre 1929 en appelle aux compositeurs danois dans l’optique de combler un manque dans le registre des pièces aisées pour le piano. Sans tarder, Nielsen se mit au travail avec un zèle quasi juvénile. « Je n’ai pas dépassé le territoire des cinq notes dans ces petites pièces, mais par ailleurs j’ai tenté dans le cadre de ces modestes limites, par le biais de modulations et de polyphonie, de préparer la voie vers la grande littérature musicale. »

Il résulte de cette démarche 24 petites pièces dans toutes les tonalités, dans des tempos et des styles variés. Il réalisa ce travail principalement durant un séjour à Göteborg en janvier-février 1930. Il semble avoir composé une pièce par jour de travail. Il se concentra sur cette tâche exigeante et somme toute difficile pour reprendre ses propres termes.
La création d’un certain nombre de numéros revint au jeune et très talentueux pianiste danois Hermann D. Koppel lors d’un récital tenu le 27 octobre 1930 à Copenhague (salle de concert du Conservatoire) après qu’il eut travaillé sa partition en compagnie du compositeur. Le critique du journal Berlingske Tidende le lendemain souligna le génie du créateur capable d’inclure « le grand dans le petit ».
On décèle des numéros d’atmosphères différentes allant du drôle au comique en passant par l’humour voire le grotesque, convenant à l’esprit des plus jeunes, d’autres s’adressent davantage aux adultes dans leur aspects méditatifs, sentimentaux, singuliers. Ici et là, il sait se montrer séduisant et sympathique et par-dessus tout étonnant par ses capacités d’expressions multiformes.
Même si la musique est facile à jouer elle dépasse largement le statut de simple exercice et mérite sans conteste les qualificatifs « de véritables petits joyaux, simples et francs, où chaque mesure respire subtilement un air spécifique à Nielsen », caractérisée par une simplicité thématique… avec pêle-mêle enthousiasme, juvénilité, rythme… le tout teinté d’une ombre de mélancolie. La joie est à chaque fois nuancée par une menace indicible. » (Jean-Luc Caron, 1990).

Les sections qui composent cet opus pianistique de la grande maturité sont les suivantes.
Livre 1er : 1. Allegretto, 2. Andantino quasi allegretto, 3. Allegro scherzando, 4. Grazioso, 5. Andantino, 6. Allegro giocoso, 7. Poco lamentoso, 8. Maziale, 9. Cantabile, 10. Allegretto civettuolo, 11. Lugubre, 12. Andantino poco tiepido, 13. Adagio drammatico.
Livre 2éme : 14. Andantino carino, 15. Capriccioso, 16. Adagio espressivo, 17. Alla contadino, 18. Largo con fantasia, 19. Preludio, Andante, 20. « Alla Bach », 21. Adagio/Con sentimento, 22. Marcia di goffo, 23. Allegretto pastorale, 24. Etude : Allegro, 25. Molto adagio-Allegretto commodo. La durée des pièces aux intentions didactiques pour les cinq doigts s’échelonne de trente secondes à deux minutes et trente secondes. Et elles s’adressent à toutes les tonalités.

On note que les climats explorés sont, tour à tour drôles, grotesques, pensifs, bizarres, émouvants, scintillants, gais, insouciants, retenus, décidés, hésitants…

Il précisa le 12 août 1931 à l’éditeur et expert d’orgue allemand Henny Jahnn (1894-1959) qu’il avait voulu « une musique pour enfants mais d’une manière quelque peu différente de la complète innocence de l’enfant. »

L’ensemble dure environ 25-28 minutes et répond au souhait du compositeur de ne pas s’éloigner de la triade : « clarté, simplicité et rigueur ». Son élève Rudolph Simonsen (1899-1997) lui confia le 17 septembre 1930 : « Il y a une extraordinaire richesse de fantaisie dans ces cinq notes ».

 

Discographie

La discographie des miniatures pour piano de Carl Nielsen propose quelques belles interprétations, souvent enregistrées dans le cadre d’intégrales. Nous en signalons simplement les plus intéressantes.

Galina Werschenskka, France Ellegaard, Arne Skjold Rasmussen, Herman D. Koppel, Eyvind Moller, Niels Otto Raasted. In Keybord Works. Intégrale piano et orgue. The Historic Carl Nielsen collection. 2 CD Danacord DACO 363 et 364. Enregistrements de 1937, 1945, 1950, 1953, 1952, 1967. Durée : 74’20 + 66’27.

Herman D. Koppel. Intégrale en 2 CD. Dacapo 8.224095-96. Enregistrement réalisé en 1981 au Studio 3 de la Radio danoise. Durée : 115’57.

Nana Hansen. Humoresque-Bagatelles, op. 11 ; 5 Pièces pour piano. Plus des œuvres de Grieg et Sibelius. Enregistré à Londres en 1986. EMI CDC 74 9033 2. Durée totale du CD : 57’15.

Enid Katahn. Opus 40, 59, 32, 11, 3, 45. Enregistrement : Blair School of Music Recital, Vanderbilt University. 1990. Durée totale : 72’. Kingdom KCLCD 2019.

Anne Øland. Intégrale. Enregistrement au Conservatoire de musique Vestjysk, Esbjerg, et à l’Académie de musique d’Odense, 1992 et 1993. Durée : 62’16 et 62’37. 2 CD Paula PACD 79 et PACD 80.

. Opus 32, 45, 11, 40 et 59. Durée : 65’15. Victoria VCD 19074. Enregistrement : Université Aula, Oslo, 1993.

Barbara Meister. Op. 3, 11, 32, 40, 53, 59. 1 CD Centaur CRC 2254. Enregistrement : Bâton Rouge, Louisiane, 1994. Durée : 57’03.

Peter Seivewright. Intégrale. 2CD Naxos 8.553653 et 8.55354. Enregistrement réalisé en l’église Saint Martin, East Woodhay, Hampshire, 1995. Durée : 62’49 et 62’58.

. Opus 32, 45, 59, 3, 11. Enregistrement à St George, Brandon Hill, mars 1996. Virgin Classics 7243 45129 2 6. Durée : 54’20.

Christina Bjørkøe. Intégrales des œuvres pour piano. 2 CD CPO 777 413-2. Enregistrement réalisé à Copenhague de 2007. Durée : 66’12 + 67’29.

. Complete Piano Music. 2 CD, Hyperion CDA67591/2.
Enregistrement : Potton Hall, Suffolk, Angleterre février et juin 2007. Durée : 69’31 et 47’15.

Eléments bibliographiques généraux

Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. Lausanne. 1990.

David Fanning. Préface à l’édition complète de l’œuvre de Carl Nielsen. CN Udgaven CN 00042.

Miller, Mina. The Complete Solo Piano Music of Carl Nielsen. Editions Wilhelm Hansen. Copenhague. 1981.

Arne Skjold-Rasmussen. The Piano Works. In Carl Nielsen. Centenary Essays. Nyt Nordisk Forlag. Arnold Busck. Copenhague. 1964.

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