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Lucia Ronchetti et Hugues Dufourt à la Cité de la Musique

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Paris. Cité de la Musique. Festival d’Automne. 8-XI-2013. Hugues Dufourt (né en 1943): L’Asie par Tiepolo pour ensemble; L’Origine du monde pour piano et ensemble; Les Chardons d’après Van Gogh pour alto et orchestre de chambre; Lucia Ronchetti (né en 1963): Le Palais du silence, drammaturgia d’après Claude Debussy (CM) pour ensemble. Hidéki Nagano, piano; Grégoire Simon, alto; Ensemble Intercontemporain; direction Matthias Pintscher.

DufourtHugues1Le dernier concert du cycle Debussy/Dufourt initié par la Cité de la Musique était donné en coproduction avec le Festival d’Automne et l’ dirigé par son chef . Somptueusement fêté durant une pleine semaine par le Brussels Philharmonic dirigé par Michel Tabachnik, le Quatuor Arditti et le pianiste François-Frédéric Guy, était une fois encore à l’honneur durant cette lumineuse soirée où sa musique était mise en regard avec celle de la compositrice italienne ; elle honorait une commande des trois partenaires du concert et rejoignait quant à elle l’univers de Debussy.

Rappelons que – tout juste 70 ans – que l’EIC n’avait pas joué depuis fort longtemps, est une personnalité atypique du monde de la composition musicale. Il est agrégé de philosophie et chercheur honoraire au CNRS dans le département d’épistémologie. D’origine lyonnaise, il s’est très tôt affilié à l’ensemble de l’Itinéraire en focalisant ses recherches sur la compréhension et la perception du phénomène sonore ainsi que sur les outils technologiques en lien avec la pensée compositionnelle. Il créé à cet effet, à la fin des années 70, l’Ensemble des Instruments Electroniques de l’Itinéraire (EIEI) ainsi que le Collectif de Recherche Instrumentale et de Synthèse Sonore (CRISS) avec Alain Bancquart et Tristan Murail: autant de prospection dans un univers sonore inouï qui va servir sa composition instrumentale. A l’instar d’un Ligeti, referme en effet la porte du studio pour se consacrer à la composition instrumentale, et plus particulièrement orchestrale: véritable alchimiste des sons forgeant une poétique sonore très singulière, il nous conviait ce soir à une fabuleuse expérience d’écoute.

Les trois pièces inscrites au programme étaient associées à autant d’univers picturaux, ceux de Tiepolo, Courbet et Van Gogh qui nourrissent l’imaginaire du musicien, tout comme ceux de Poussin, Rembrandt, Breughel et Guardi qui ont été à l’origine de son Cycle des Hivers, une somme pour orchestre créée en 2001. Hugues Dufourt n’y cherche pas des correspondances directes mais une interaction dynamique entre l’espace, la lumière, la temporalité des toiles qui l’attachent et son propre ressenti sonore.

L’Asie d’après Tiepolo (2008) qui débutait la soirée confine au chef d’oeuvre. Le titre évoque l’un des quatre continents que Tiepolo peint au sein d’une des fresques les plus monumentales de l’histoire de la peinture; elle décore la voûte de l’escalier d’honneur du château de Würzburg, sorte de petit Versailles allemand. L’oeuvre résonne d’une grande variété de percussions asiatiques (famille de gongs pléthorique) comme cette cymbale chinoise à la sonorité vibrionnante évoquant le « morphing » des techniques électroniques. Elle ponctue les trois étapes d’une trajectoire vertigineuse dont les turbulences du début cessent assez rapidement au profit des constellations sonores du piano réverbérées par les percussions et les vents. La dernière partie presque silencieuse joue sur l’association très fine des cymbales frottées par un archet et du souffle des cordes et de la clarinette basse qui semblent « respirer l’ombre ».

Les deux autres pièces étaient concertantes, envisageant la relation soliste/orchestre de manière toujours singulière. L’Origine du monde inspiré de la célèbre toile de Gustave Courbet qui a appartenu à Jacques Lacan avant d’être accrochée dans une des salles du Musée d’Orsay, privilégie la dimension verticale de l’écriture. Le piano solo – Hidéki Nagano impérial – se confronte aux résonances d’une percussion particulièrement luxuriante d’où résultent des phénomènes d’hybridation sonores spectaculaires. Après une brève « cadence » du piano, l’intensité monte jusqu’à la formation d’un bloc sonore complexe au sein duquel l’ensemble instrumental « est comparable à un son de synthèse » nous dit le compositeur.

Lucia_Ronchetti_3Il y a également de l’électricité dans l’air dans Les Chardons d’après Van Gogh pour alto et orchestre de chambre de 15 instruments. Le soliste – fulgurant – est souvent associé aux deux violons et alto aux sonorités très saturées pour instaurer un jeu de tension énergétique à haut voltage avec la section des vents. Une respiration plus ample et considérablement apaisée s’installe dans le dernier tiers de l’oeuvre; elle laisse apprécier la richesse d’un univers sonore dont chaque unité résulte d’associations instrumentales différentes renouvelant sans cesse l’intérêt de l’écoute.

Sensible, inventif et théâtral, Le Palais du silence, drammaturgia d’après Claude Debussy, de était donné en création mondiale en début de seconde partie; ce Nebenstück (pièce « à côté ») tient de l’action sonore où le geste prend parfois le pas sur le son et où les sensations visuelles et tactiles s’associent aux sonorités instrumentales. Le palais du silence est le titre d’une oeuvre rêvée mais jamais entreprise par Debussy. Le dispositif choisi par la compositrice italienne est tout à fait insolite. Cerné par trois groupes d’instruments, un piano devant lequel dirige tient le devant de la scène; il est mis en action par trois percussionnistes jouant avec des baguettes dans les cordes de l’instrument, « pour régénérer de l’intérieur la texture pianistique originale de Debussy » nous dit Lucia Ronchetti dans sa note d’intention.

Pour habiter cet espace fantomatique, la compositrice s’empare de quatre pièces de piano (Vent dans la plainte, Des pas sur la neige, La cathédrale engloutie et Jardins sous la pluie) qu’elle instrumente selon des sonorités passées au filtre déformant de son imaginaire et de sa mémoire: mouvement oscillatoire d’un drap frotté sur la table du piano (Des pas sur la neige), violons et violoncelle voilés par une enveloppe de tulle blanc (Jardins sous la pluie), voix répercutées par le pavillon des cuivres (Vent dans la plaine), fanfare des trompettes dans La cathédrale engloutie. Ces visions très éphémères traversent l’espace, laissant leur trace d’étrangeté… comme ces quelques notes, hantées par des voix mystérieuses, qui étaient jouées pour finir sous les doigts de Matthias Pintscher lui-même.

Crédits photographiques :  Hugues Dufourt © Astrid Karger ; Lucia Ronchetti © Stefano Corso

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