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Krzysztof Penderecki, un portrait

Artistes, Compositeurs, Portraits

Compositeur unanimement reconnu, Krzysztof Penderecki fête ses 80 ans en 2013. Polyvalent, il s’est illustré dans tous les genres, de la musique de chambre à l’opéra en passant par l’électronique. Iconoclaste à ses débuts, il se tourne progressivement vers un langage de plus en plus tonal, trouvant une esthétique qui est la suite du post-romantisme tout en restant de notre temps. A l’occasion de l’anniversaire d’un des plus grands compositeurs vivants, ResMusica propose à ses lecteurs ce portrait.

 

Pend1 est né le 23 novembre 1933 à Dębica, dans le district de Cracovie. La République de Pologne est un état jeune, né du redécoupage des empires russe, allemand et autrichien après la Première Guerre Mondiale. Penderecki vient d’un milieu bourgeois – son père est avocat, son grand-père directeur de banque – où la pratique musicale en amateur est quotidienne. La Deuxième Guerre Mondiale oblige la famille à quitter leur appartement, réquisitionné par le Gouvernement Général, pouvoir fantoche aux ordres d’Hitler qui régit ce qui reste de la Pologne, réduite au tiers de sa superficie. A la Libération le jeune Krzysztof reprend ses études secondaires et musicales avec l’apprentissage du violon. Sa formation de poursuit à Cracovie, à l’Université Jagellon puis à l’Académie de musique, où il est élève de Arthur Malawski et Stanisław Wiechowicz, compositeurs spécialisés dans le chant choral, genre qui sera au centre de toute l’activité créative de Penderecki.

La Pologne communiste d’après-guerre est secouée par divers mouvements ouvriers. En 1956 Khrouchtchev est forcé d’accepter l’arrivée au pouvoir de Władisław Gomułka, considéré comme « réformateur ».  Gomułka ayant assuré à Moscou de ne pas remettre en cause le communisme, l’Armée Rouge s’arrête aux frontières de la Pologne – en revanche la même année les manifestations hongroises, en partie faites pour soutenir le mouvement polonais, sont écrasées. La Pologne se « libéralise » : les conditions pour voyager à l’Ouest sont moins drastiques, le pays ouvre ses frontières, l’instruction religieuse est autorisée partiellement, la liberté de culte rétablie, les dirigeants catholiques sont libérés de prison, la censure se fait moins forte. Cette ouverture s’accompagne de la découverte pour les musiciens de toute la modernité sérielle et post-sérielle ainsi que de l’œuvre de Stravinsky, deux sources essentielles d’inspiration pour le jeune Penderecki.

Luigi Nono, Krzysztof Penderecki et Nuria Schoenberg devant la cathédrale de Varsovie à l'occasion du premier "Automne musical de Varsovie" en 1956 - © http://www.krzysztofpenderecki.eu

Luigi Nono, et Nuria Schoenberg devant la cathédrale de Varsovie à l’occasion du premier « Automne musical de Varsovie » en 1956 – © http://www.krzysztofpenderecki.eu

En 1958 Krzysztof Penderecki devient enseignant à l’Académie de musique de Cracovie. L’année suivante il envoie à l’Automne musical de Varsovie – un festival de musique contemporaine créé en 1956 au début du dégel – quatre partitions non signées. Trois d’entre elles, Strophen, les Psaumes de David et Emanations obtiennent un certain succès, mais c’est Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima qui est un  véritable triomphe. Les premières œuvres de Penderecki travaillent la texture sonore par l’opposition des plans, l’emploi de clusters, les à-coups rythmiques et des mélodies sérielles. Le compositeur développe une notation musicale graphique originale pour traduire ses idées sonores. En 1960 Fluorescences crée son scandale au Festival de Donaueschingen. Véritable rouleau compresseur musical avec ses trente-deux percussions, l’œuvre suscite la controverse. Penderecki déclare alors : « Tout ce qui m’intéresse est la libération du son au-delà de la tradition ». Ce crédo est matérialisé pleinement dans De Natura Sonoris I (1966) où il utilise les instruments à contre-emploi. Toutefois la polarisation autour de la note « la » dans la dernière partie des Psaumes de David, la fin en ré majeur du Stabat Mater, le mi majeur final de la Passion selon Saint Luc ou les embryons mélodiques dans De Natura Sonoris II annoncent le revirement esthétique à venir.

Bien qu’il n’a jamais officiellement quitté la Pologne, Krzysztof Penderecki réside de plus en plus longtemps en occident, surtout dans l’ex-RFA, où nombre de ses œuvres sont créées (dont l’imposante Passion selon Saint Luc, qui malgré son langage musical moderne s’inscrit dans le moule des passions de Bach). L’Etat polonais le couvre alors d’honneurs. Professeur à la Musikhoschule d’Essen dans les années 60, il reçoit alors une commande de Rolf Liebermann, alors directeur de l’Opéra de Hambourg. Die Teufels von Loudun est créé dans la stupéfaction générale le 20 juin 1969. Si le sujet – un faux procès en sorcellerie contre un homme d’église charismatique en France au XVIIe siècle mis en littérature par Aldous Huxley  – suscite l’approbation générale, la musique de Penderecki est souvent décrite comme « horriblement ennuyeuse ». Néanmoins l’opéra est repris rapidement dans toute l’ex-RFA (Stuttgart, Munich, Cologne, Berlin-Ouest). Les créations à l’extérieur se multiplient (Santa Fe, 1969 – Graz, 1971 – Marseille, 1972 – Trieste, 1974 – Londres, 1974 – Varsovie, 1975 – Lisbonne, 1976 – Genève, 1979) toujours dans une atmosphère de scandale. Dans les années 80/90 Die Teufels von Loudun n’a plus connu les feux de la scène, à l’exception d’une production de l’Opéra royal de Wallonie reprise à l’Opéra du Rhin entre 1985 et 1992. A partir de l’an 2000 les productions reprennent : Turin (2000), Dresde (2002), Freiburg (2008), Hanovre (2012) et Copenhague (2013, version nouvellement révisée du compositeur).

Die Teufels von Loudun, image extraite du film fait après la création à Hambourg (au centre : Tatiana Troyanos) © Arthaus Musik

Die Teufels von Loudun, image extraite du film fait après la création à Hambourg (au centre : Tatiana Troyanos) © Arthaus Musik

Néanmoins cet opéra consacre définitivement Penderecki comme un créateur incontournable. Le défi était d’autant plus lourd à relever que la création lyrique était alors en panne depuis plus de vingt ans : seul Benjamin Britten s’illustrait réellement dans ce domaine ; les expérimentations de théâtre musical de Stockhausen, Nono, Maderna ou Berio ne trouvent pas une large audience ; seulement Die Soldaten de Zimmermann (1965) reprend la forme traditionnelle de l’opéra pour la transcender.  Penderecki – avec Zimmermann – ouvre la voie aux jeunes compositeurs à la reprise d’une création lyrique dans un cadre traditionnel.

L’aspect « laboratoire sonore » des premières œuvres de Penderecki attire les grands réalisateurs d’Hollywood en raison des atmosphères particulières qu’elles peuvent créer. Dès 1973 le blockbuster L’Exorciste utilise plusieurs œuvres du compositeur polonais (dont Die Teufels von Loudun). Stanley Kubrick reprend aussi du Penderecki dans The Shining (1980). Plus près de maintenant David Lynch, Peter Weir et Martin Scorcese ont aussi utilisé les œuvres de celui dont nous célébrons les 80 ans. Mais Penderecki n’a réellement écrit qu’une seule partition pour le grand écran : Katyń de son compatriote Andrzej Wajda en 2007.

Invité par la Yale University dans les années 70, Penderecki laisse libre court à sa foi catholique par la composition d’œuvres sacrées (Dies irae, Utrenja, Canticum Canticorum, Magnificat). Son esthétique use de plus en plus de lignes mélodiques et les développements harmoniques se font sur des intervalles récurrents. Le Concerto pour violon n°1 (1977) est ainsi basé sur le demi-ton et le triton. L’écriture pour chœur du Te Deum (1979) use de plus en plus d’accords simples et consonants.  Paradise Lost, son deuxième opéra créé dans l’indifférence générale à Chicago en 1978, use et abuse de mélodies lancinantes et de nappes sonores statiques. En 1980 Penderecki signe le premier opus de sa nouvelle esthétique : la Symphonie n°2 « Chants de Noël » s’inscrit dans la lignée de Sibelius et Bruckner. Le langage est ouvertement tonal, la forme traditionnelle, le compositeur emprunte un matériau mélodique issu de noëls populaires. Ce revirement esthétique l’exclut de l’avant-garde musicale. Le compositeur s’explique : « l’avant-garde donne l’impression d’universalité. Le monde musical de Stockhausen, Nono, Boulez et Cage était pour nous, les jeunes [polonais] – nourris par l’esthétique du réalisme soviétique, alors la règle officielle de notre pays – une libération. J’ai rapidement réalisé que cette nouveauté, cette expérimentation et cette spéculation était plus destructive que constructive. […]J’ai été sauvé du formalisme de l’avant-garde par le retour à la tradition ». Son engagement religieux et social s’intensifie – Karol Wojtiła a été élu pape sous le nom de Jean-Paul II depuis peu. En 1980 la Pologne est en grève générale, suite à plusieurs troubles sociaux sous la présidence d’Edward Gierek. Le syndicat indépendant Solidarność (Solidarité), récemment légalisé et mené par Lech Wałęsa, commande à Penderecki une œuvre en commémoration des ouvriers tués lors du soulèvement des chantiers navals de Gdansk. Ainsi est né le Lacrimosa, qui quelques années plus tard fera partie du Requiem Polonais.

Krzysztof Penderecki en 1980 © PAP/ Jan Morek

Krzysztof Penderecki en 1980 © PAP/ Jan Morek

Dans les années 80 Penderecki compose peu en raison d’importantes commandes : Mstislav Rostropovitch fait créer son Concerto pour violoncelle n°2 à Berlin-ouest avec le prestigieux Philharmonique (1983), la radio et la ville de Würtenberg demandent le Requiem Polonais pour le 40a anniversaire de la libération de la ville (1984), le Festival de Salzbourg commande l’opéra Die Schwarze Maske (1986, reprise à Vienne et Santa Fe en 1988), le National Symphony Chorus (Washington DC) crée le Chant des Chérubins pour les 60 ans de Rostropovitch (1987) et la République française veut aussi une œuvre de Penderecki, la Symphonie n°4, dans le cadre des célébration du bicentenaire de 1789. La situation en Pologne est aussi préoccupante : le général Jaruzelski a pris le pouvoir et décrété la loi martiale, Wałęsa est emprisonné, le pays est en état de siège, secoué par les grèves et la répression. Jaruzelski veut maintenir un ordre soviétique et ignore les politiques de la Perestroïka et du Glasnost menée par Gorbatchev depuis Moscou. En 1989 la Roumanie et la Tchécoslovaquie font leurs révolutions, le Mur de Berlin tombe, l’Union soviétique est dissoute. Jaruzelski se décide à faire les premières élections libres du pays. Solidarność est largement vainqueur. En 1990 la IIIe République de Pologne est proclamée.

Dans les années 90 même si la Pologne nouvellement démocratique reste encore instable (les gouvernements s’y succèdent rapidement, alternant entre le centre-droit et la gauche modérée), la volonté du pays d’intégrer les grands commandements économique (UE) et militaire (OTAN) est en bonne voie. Pour Penderecki c’est le signe d’une réinstallation au pays : il achète près de Cracovie un grand domaine dans lequel il laisse libre court à sa troisième passion (après la musique et la religion) : la culture des arbres. Aujourd’hui l’arboretum du compositeur est le plus grand du pays. Les commandes affluent : Jean-Pierre Rampal (Concerto pour flûte), Anne-Sophie Mutter (Concerto pour violon n°2), le Bach Festival de l’Oregon (Credo), le Bayerische Staatsoper (Ubu Rex), la ville de Jérusalem pour les 3000 ans de sa fondation (Les Sept portes de Jérusalem), la ville de Moscou pour ses 850 ans (Hymne de Saint Daniel), la ville de Gdansk pour son millénaire (Hymne de Saint Adalbert). Le compositeur croule sous les honneurs internationaux. Cette profusion créatrice s’accompagne d’une reprise de l’activité de chef d’orchestre : directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Cracovie (1987-2000), directeur musical du Sinfonia Varsovia (1997-2008, actuellement directeur artistique), etc.

Les années 2000 continuent dans la même veine : deux commandes du Musikverein de Vienne (Largo pour violoncelle et orchestre, dédié à Rostropovitch, avec le Philharmonique de Vienne dirigé par Seiji Ozawa ; Double concerto pour violon et alto, avec Janine Jansen, Julian Rachlin, sous la direction de Mariss Jansons), commande de la Philharmonie du Luxembourg pour l’inauguration du nouvel auditorium (Symphonie n°8), commande du Carnegie Hall (Concerto pour piano, avec Emanuel Ax, le Philadelphia Orchestra, direction : Wolfgang Sawallisch), etc. Sans oublier la rétrospective proposée par le Festival Présence de Radio France en 2006 qui fut un immense succès. Les honneurs internationaux, prix, distinctions, professorats honoraires se multiplient à travers le monde.  Evidemment le compositeur fait partie du comité officiel du bicentenaire de la naissance de Chopin en 2010. Aujourd’hui la quasi-totalité de l’œuvre de Penderecki a été enregistrée, parfois en plusieurs versions discographiques. Sa prochaine grande création, un opéra d’après Phèdre de Jean Racine, est prévue en 2015 à Wroclaw.

 

Retrouvez sur ResMusica l’ensemble des articles consacrés à Krzysztof Penderecki et plus particulièrement :

–          Le Festival Penderecki 2013

–          L’entretien fait avec le compositeur lors de Présence 2006

–          La version cinématographique de Die Teufels von Loudun

–          Le concert des 75 ans du compositeur au Festival de Prades

–          L’intégrale des symphonies par le compositeur

Sans oublier le site officiel du compositeur.

Photo de couverture : © Schott Music

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