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1943-1963-2013: l’Opéra de Munich, passé et présent

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Munich. Nationaltheater. 17-XI-2013. Cérémonie pour les 50 ans de la reconstruction du Nationaltheater. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Ouverture de Don Giovanni ; chœur final de la Flûte enchantée ; Richard Strauss (1864-1949) : Monologue de la Maréchale extrait du Chevalier à la Rose ; Richard Wagner (1813-1883) : « Winterstürme wichen dem Wonnemond » extrait de La Walkyrie. Nina Stemme, soprano ; Jonas Kaufmann, ténor ; Chœur de l’Opéra d’État de Bavière ; Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; Kirill Petrenko, direction musicale.

Festakt 1Quatre minutes de et trois minutes de auraient sans nul doute suffi à remplir les 2100 places de la principale maison d’opéra de Munich, et ce même si cette cérémonie avait été payante. Pourtant, on aurait tort de penser que le grand intérêt montré par le public munichois pour cette cérémonie ne vient que d’un quelconque star power. Au-delà des vingt minutes de musique et des quarante minutes de discours de cette matinée, c’est de l’attachement indéfectible des Munichois pour leur opéra que cette cérémonie, retransmise à la télévision, devait témoigner, ce qu’elle a fait avec succès.

Le Nationaltheater est né de la volonté des anciens ducs de Bavière, qui s’étaient assurés en 1806, dans les bouleversements de l’Europe napoléonienne, le titre royal, de manifester leur nouvelle dignité. Inauguré en 1818, l’opéra brûle dès 1823, mais il est reconstruit dès 1825 : l’importance politique du bâtiment apparaît clairement aussi bien dans cette reconstruction que dans le choix initial du souverain de faire construire un théâtre de plus de 2000 places dans une ville qui, lors de son inauguration, comptait moins de 60 000 habitants. Après plus d’un siècle d’existence paisible, marquée notamment par la création de quatre opéras de Wagner, la maison périt à nouveau dans l’un des nombreux bombardements qui détruisent l’essentiel du centre-ville de Munich, le 3 octobre 1943 – l’Opéra de Munich entend d’ailleurs commémorer autant la destruction, comme conséquence de la barbarie nazie, que la reconstruction.

Le Nationaltheater n’est certes pas la seule maison d’opéra à avoir payé le prix de la folie nazie. Pourtant, l’Opéra de Vienne et la Staatsoper de Berlin rouvrent dès 1955 ; il faut attendre 1963 pour que Munich retrouve son Nationaltheater, à cause du désintérêt marqué par les autorités politiques pour ce chantier, quitte à laisser pendant quinze ans des ruines béantes en plein cœur d’une métropole économique en plein essor.

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L’intendant actuel comme le nouveau ministre bavarois de la culture l’ont tous deux souligné au cours de la cérémonie : c’est à une initiative de la société civile que le Nationaltheater doit en partie sa résurrection ; l’association des Amis du Nationaltheater, toujours active aujourd’hui, aura réussi à réunir quelque 10 % du coût total de la reconstruction en organisant dès 1953 des tombolas, qui ne parviennent pourtant pas, dans un premier temps, à convaincre les politiques.

La réouverture en 1963 est alors un des grands moments d’une haute société fière du miracle économique allemand et désireuse de tirer un trait sur les douze années les plus douloureuses de l’histoire allemande. Une première réservée aux invités de l’État bavarois a lieu avec La Femme sans ombre, suivie quelques jours plus tard d’une véritable première publique, avec des places valant jusqu’à 500 marks – plusieurs milliers d’euros d’aujourd’hui – : le choix des Maîtres chanteurs de Nuremberg marque bien cette volonté d’oublier plutôt que d’assumer, et cela explique les menaces entourant cette première, qui faillit d’ailleurs être annulée pour d’autres raisons, l’assassinat de Kennedy la veille du grand jour ayant déclenché un vent de panique dans les hautes sphères du pouvoir bavarois.

Cinquante ans plus tard, c’est donc à la fois les ombres d’une histoire douloureuse et la force fédératrice d’une culture démocratique et libératrice qui est célébrée ici, dans la capitale d’un État qui se veut un « État culturel », comme le dit l’article 3 de la Constitution de 1946. En invitant l’écrivain hongrois Peter Esterhazy, qui évoque avec humour les chemins tortueux de la mémoire, à prononcer le principal discours de la matinée, c’est en outre à une forme de réconciliation européenne que l’Opéra de Munich invite, même si le programme musical célèbre les trois « saints tutélaires » germaniques de la maison.

Festakt 3Car, nonobstant les discours, c’est bien la musique qui demeure le principal intérêt de cette heure matinale : c’est en effet la première fois que la maison accueille en sa qualité de directeur musical le charismatique et secret , qui dirigera dans quelques jours la première de La Femme sans ombre. Révélé entre 2002 et 2007 comme directeur musical de l’Opéra-Comique de Berlin, il était depuis 2007 courtisé par tous les orchestres du monde, qui auraient voulu s’attacher son extrême exigence musicale : que ait réussi à lui faire signer un contrat à Munich est certainement l’un des plus beaux coups d’éclat que le monde musical ait connu ces dernières années. Les Lyonnais qui ont vu ses Tchaikovski ou son plus récent Tristan n’auront pas de mal à comprendre l’enthousiasme des Munichois à l’annonce de cette nomination, et les quelque vingt minutes de musique de cette matinée ont amplement confirmé les hautes attentes du public. Le prédécesseur de , Kent Nagano, a eu pendant les 7 années de sa présence à Munich amplement l’occasion de prouver qu’il était un excellent interprète de Wagner (en particulier Parsifal) et de Strauss (Ariane à Naxos ou Salomé). Ce n’est certes pas sur les quelques minutes des airs choisis qu’on jugera Petrenko dans ce répertoire ; en revanche, pour Mozart que Nagano ne réussissait pas particulièrement bien, les deux extraits choisis ont suffi pour convaincre qu’il allait falloir compter avec Kirill Petrenko. Clarté, précision, sens du théâtre sans affectation : Petrenko n’est pas un de ces chefs à grand spectacle que l’industrie musicale aime tant à promouvoir, mais sa probité musicale dans une œuvre aussi rebattue que l’ouverture de Don Giovanni replonge le spectateur au cœur du miracle mozartien, et peu importe que le chœur ait eu une ou deux hésitations dans le chœur de La Flûte enchantée. Au-delà de toute querelle des anciens et des modernes entre tenants d’une tradition mozartienne solennelle et les partisans du renouveau « baroque », Petrenko crée un son mozartien tiré de la partition même, avec des cordes d’une transparence et d’une plasticité hors du commun, des vents présents et soigneusement étagés, des timbales nettement présentes tout en étant intégrées à la masse sonore.

Depuis 50 ans que l’Opéra de Bavière s’est réinstallé dans sa demeure historique, les grands moments musicaux n’ont pas manqué, qui ont fait de cette maison l’une des plus prisées par le public lyrique international ; puisse ces quelques minutes de musique être de bon augure pour le demi-siècle à venir.

Crédits photographiques : Le Nationaltheater détruit (1943) ; Sous le grand lustre du foyer, les premiers spectateurs de 1963 ; La cérémonie de 2013 (photo Wilfried Hösl)

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Munich. Nationaltheater. 17-XI-2013. Cérémonie pour les 50 ans de la reconstruction du Nationaltheater. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Ouverture de Don Giovanni ; chœur final de la Flûte enchantée ; Richard Strauss (1864-1949) : Monologue de la Maréchale extrait du Chevalier à la Rose ; Richard Wagner (1813-1883) : « Winterstürme wichen dem Wonnemond » extrait de La Walkyrie. Nina Stemme, soprano ; Jonas Kaufmann, ténor ; Chœur de l’Opéra d’État de Bavière ; Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; Kirill Petrenko, direction musicale.

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