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Requiem de Jón Leifs, cinq minutes poignantes

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

 

« Dors, mon amour, sous la garde du Seigneur.
Dors, ma chère fille. »

Le 12 juillet 1947, Lif,  une belle jeune fille de 17 ans, sportive,  excellente nageuse, musicienne prometteuse, se baigna en mer comme presque tous les jours sur la côte est de la Suède où elle résidait avec sa mère et sa sœur Snót. Elle se noya accidentellement.

Depuis peu, en 1944, elles avaient  fui l’Allemagne nazie en compagnie de leur père le compositeur islandais (1899-1968), un des créateurs majeurs du 20e siècle nordique. Il avait effectué la majeure partie de sa brillante carrière en Allemagne dès son perfectionnement à Leipzig achevé en 1922. Bien vu des autorités du pays, même après la prise de pouvoir d’Hitler,  il semble n’avoir jamais montré d’opposition marquée à l’idéologie nazie. On allait le lui reprocher plus tard. Et pourtant il avait épousé  une pianiste (allemande) d’origine juive, Annie Riethof.

Lorsque la situation devint intenable et hautement dangereuse, après que sa musique en représailles ait été ostensiblement muselée à partir du milieu des années trente et les mesures racistes sérieusement renforcées, il décida de s’enfuir en Suède (en fait avec les autorisations indispensables officielles).

Le couple déjà fatigué ne résista pas à la pression des évènements et se sépara en 1946, peu de temps après son arrivée à Stockholm. Il retourna seul en Islande.

C’est là qu’il apprit la mort de cette enfant qu’il chérissait tant.

Une  douleur extrême et intolérable l’étreignit.

C’est dans la création d’un Requiem pour chœur a cappella inspiré qu’il tenta d’amoindrir son insondable désespoir.

Il en acheva la composition le 31  juillet 1947 tandis que le corps de Lif voguait vers l’ouest pour y être enterré.

La sincérité de cette douloureuse déploration d’un père  bouleversé ne fait aucun doute et se jauge sans doute à l’écoute de ce chant, d’une durée de seulement cinq minutes, s’inspirant d’une poésie populaire islandaise et de mots du littérateur Jónas Hallgrímsson (1842).

Ce joyau authentique, cette berceuse simple et émouvante, paisible et prégnante, avec son thème répété et discrètement varié,  basé sur une série de quintes à vide répétées (la et mi) enrichies de tierces majeures ou mineures et de l’alternance de hauteur des voix, communique un sentiment de recueillement douloureux, pourvoyeur d’une déréliction poignante  qui lui valurent une trop modeste popularité.

Le chœur de la Société de musique islandaise en donna la création lors d’un festival de musique nordique à Copenhague en juin 1948.

Pour aller plus loin : Le Requiem revisité par des Scandinaves

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

 
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