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Troisième week-end Turbulences piloté par Bruno Mantovani

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Paris.Cité de la musique.Week-end Turbulences.11-13-IV-2014

Vendredi 11-IV-2014.
Salle des concerts. Igor Stravinsky (1882-1971): Trois Pièces pour clarinette; Bruno Mantovani (né en 1974) Concerto de chambre n°2 pour 6 musiciens; Concerto de Chambre n°1 pour dix-sept instruments. Pierre Boulez (né en 1925): Anthèmes pour violon; Dialogue de l’ombre double, pour clarinette, clarinette enregistrée et piano résonnant. György Ligeti (1923-2006): Concerto de chambre pour treize instruments. Diego Tosi, violon; Alain Damiens, Jérôme Comte, clarinette; Ensemble Intercontemporain; direction Bruno Mantovani.

Samedi 12-IV-2014
Première partie: Salle des concerts
Brian Ferneyhough (né en 1943): Cassandra’s Dream Song pour flûte solo; Raphaël Cendo (né en 1975): Badlands pour percussionniste seul (CM); Johannes Boris Borowski (né en 1979): Concerto pour basson et ensemble (CM)
Deuxième Partie
Parcours musical sans le Musée de la Musique, l’Amphithéâtre et la Rue musicale.
Isang Yun (né en 1917-1995): Inventionen (extraits); Franco Donatoni (1927-2000): Marches pour harpe solo; Luci II pour basson et cor; Thierry de Mey (né en 1956): Musique de tables; Bruno Mantovani (né en 1974): Metal pour deux clarinette basse; D’une seule voix, pour violon et violoncelle; Philippe Hurel (né en 1955): Loops III pour deux flûtes; Dai Fujikura (né en 1976): Calling pour basson solo; György Kurtag (né en 1926): Signes, jeux, Messages (extraits); Anton Webern (1883-1945): Six Bagatelles op.9; Alban Berg (1885-1935): Quatre Pièces op.5 pour clarinette et piano; Surprises par Pierre Charrial à l’orgue de Barbarie. Ensemble Intercontemporain
Troisième Partie
Steve Reich (né en 1936): Music for Eighteen Musicians, pour ensemble. Synergy Vocal: Micaela Haslam, Amy Haworth, Rachel Weston, sopranos, Heather Cairncross, contralto; Ensemble Intercontemporain.

Dimanche 13-IV-2014:
Pierre Boulez (né en 1925): Incises pour piano; Sur Incises pour trois pianos, trois harpes, trois percussions; Luciano Berio (1925-2003): Chemins IV (su Sequenza VIII) pour hautbois et onze cordes; Philippe Leroux (né en 1959): TotalSOlo pour vingt-huit musiciens (CM). Didier Pateau, Philippe Grauvogel, hautbois, Sébastien Vichard, piano; Ensemble Intercontemporain; direction Bruno Mantovani.

DSC_6924Tout à la fois semblable aux précédents et totalement différent, le troisième Week-end Turbulences de l’, dernier de la saison, était cette fois piloté par son chef de bord dont la fulgurante énergie avait impulsé un programme à haute tension qu’il affichait sous le titre d’ « Air libre ». Toutes les oeuvres choisies relevaient d’une même problématique, celle du rapport entre soliste et ensemble/individu et groupe, qui définit les enjeux mêmes de l’EIC et questionne particulièrement un compositeur comme dont le catalogue compte déjà une douzaine de pièces concertantes.

Ces trois journées, qui incluaient une conférence du sociologue Michel Maffesoli et l’avant-concert « surprise », savamment concocté par le talentueux , mettaient également au centre de la programmation la figure de et ménageaient une large part à la création, avec notamment la nouvelle pièce très attendue de , une commande de l’EIC.

DSC_7428La première soirée mettait en vedette la clarinette, instrument fétiche de , décliné dans toutes ses tessitures et ses comportements. donne le coup d’envoi avec les trois Pièces pour clarinette de Stravinsky, trois miniatures exquises autant que redoutables, tout à la fois graves et légères (clarinette en la), voire turbulentes avec la clarinette en sib. C’est cette dernière qui introduit le Concerto de Chambre n°2 pour six instruments de Bruno Mantovani, en un solo énergétique et solaire sous les doigts de . L’instrument semble fibrer la trame temporelle de l’oeuvre inscrite dans un espace largement déployé. Si l’on y reconnaît la manière puissante et les couleurs crues du compositeur, l’énergie est ici domptée et la forme impeccablement conduite selon une dramaturgie toute mantovanienne. Côté cour cette fois, joue Anthèmes de , épure originelle (avant Anthèmes II pour violon et électronique) aux contours facétieux et à la trajectoire virtuose qu’il interprète avec un raffinement et une délicatesse extrême. Bruno Mantovani revenait au pupitre pour diriger le Concerto de chambre de Ligeti (1970) dont il souligne l’impertinence des alliages sonores et l’extraordinaire inventivité de l’écriture. La fusion des timbres fait naitre les couleurs d’une lutherie imaginaire préfigurant les ocarinas et autres instruments traditionnels que le compositeur intégrera dans ses oeuvres à venir. L’esprit joueur et l’ironie ligetienne sont à l’oeuvre dans cette interprétation magistrale autant que vivifiante.

C’est dans la Salle des concerts que Dialogue de l’ombre double de Pierre Boulez trouve son espace idéal et son envergure résonnante. Ce soir, la clarinette enjôleuse et racée de , jouant en alternance avec le son électronique spatialisé, franchit les six étapes de sa trajectoire à la manière d’un rituel rythmé par le jeu d’ombre et de lumière où le pouvoir hypnotique opère.

La même clarinette, mais dans une sensibilité microtonale toute autre, épouse ensuite le tracé ascensionnel des lignes dans le  Concerto de chambre n°1 (2010) de Bruno Mantovani qui refermait ce premier programme. L’écriture met à l’oeuvre le potentiel d’un imaginaire sonore foisonnant dans une manière un rien brutale et rageuse et une énergie débridée servie par une percussion très efficace. Convoquant 17 instrumentistes (avec pour chacun une petite percussion en sus), le Concerto de chambre n°1 est écrit à quelques mois d’intervalle du second mais n’atteint cependant pas sa hauteur.

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Le Grand soir, festif et innovant, proposait en seconde partie un concert-promenade investissant les étages du musée, l’Amphithéâtre et la Rue musicale, là où avait installé son orgue de Barbarie. Chacun était libre de composer son menu, selon son appétit et ses envies. Il était difficile de tout entendre; on pouvait par contre bénéficier d’une double écoute ou rester fasciné par la prestation synchrone et impeccable des trois performers (les percussionnistes et mais aussi l’altiste ) dans Musiques de table de , sorte de ballet à six mains (sur un support légèrement amplifié) aussi drôle qu’élégant. C’était aussi le lieu de proximité et d’échanges entre les interprètes et le public qui pouvait approcher la partition et s’enquérir de détails techniques.

En amont, dans la Salle des concerts, deux créations mondiales succédaient à Cassandra’s Dream Song. Cette pièce pour flûte seule d’une complexité extrême, écrite par le compositeur anglais exige un engagement hors norme de l’interprète – immense . C’est précisément dans la tentative de réaliser en pratique les spécificités d’une notation quasi inexécutable – et dans la tension qui en résulte – que réside l’enjeu sonore du travail d’écriture. , quant à lui, déployait un geste « tentaculaire », éminemment souple et chorégraphique, dans Badlands pour percussion seul, une création (commande de l’EIC) de dont il est le dédicataire. Le compositeur renonce ici au total saturé dans lequel il aime habituellement travailler, avec le souci de ne pas céder à la facilité d’une écriture tapageuse. Cendo cerne un espace plutôt silencieux où il nous met à l’écoute du son, dans ses fluctuations, moirures, et distorsions, tout en convoquant l’énergie du geste et la puissance des impacts sonores. Les instruments sont préparés (gongs et bols couverts de feuilles d’aluminium, petites lames de métal façon sanza sur le vibraphone etc.) pour servir son imaginaire sonore et créer une matière inouïe qu’il fait naître à partir de différentes strates de résonance. Si la pièce d’une dizaine de minutes retient toute notre attention, le propos labyrinthique du Concerto pour basson et ensemble de Johannes Boris Borowsky, seconde création de la soirée et commande de l’EIC, tend à égarer notre écoute: « Il y a beaucoup de choses à y comprendre mais également beaucoup de secrets cachés » confie le jeune compositeur allemand qui conçoit là une pièce audacieuse par ses enjeux sonores et son envergure (28′). Avec ces cinq mouvements, elle tient tout à la fois du concerto et de la pièce d’ensemble, favorisant une partie solistique somptueuse. Johannes Boris Borowski l’écrit sur mesure pour son dédicataire qui lui met entre les mains son traité, « La nouvelle technique du basson ». L’instrument y est exploité dans tous ses registres et ses couleurs (trémolos Berio, sons harmoniques, etc.) à travers plusieurs cadences, même si l’écriture profuse de l’ensemble tend à brouiller les pistes du concerto; après un dernier mouvement sans basson, c’est le soliste qui ponctue la pièce sur des sons flûtés très sophistiqués évoquant la flûte japonaise shakuachi.

Les solistes de l’Intercontemporain rejoignaient les chanteurs de Synergy vocal dans la Salle des concerts en toute fin de soirée pour Music for Eighteen Musicians de Steve Reich. Cette pièce emblématique du minimaliste américain (qui vient de remporter le Lion d’or de la Biennale de Venise) séduit d’emblée par la richesse de son dispositif instrumental auquel s’agrège un quatuor vocal amplifié. Expérience d’écoute très immersive, la pièce non dirigée engage la responsabilité de chacun et l’énergie de tous; l’oeuvre superbement réglée, qui inscrit ses figures et signaux sonores sur le fond immuable et pulsé des claviers, plongeait l’auditoire dans une douce extase jusqu’aux abords de minuit…

DSC_7292Le dernier concert abordait le questionnement du solo à l’ensemble sous un nouvel angle: celui de l’oeuvre soliste dérivant vers la pièce pour ensemble, un processus cher à Pierre Boulez et à Luciano Berio, qui est mis à l’oeuvre au sein de la nouvelle pièce TotalSOlo de .

Avec son aisance souveraine et le velouté de sa sonorité, donnait en début de concert Incises pour piano (1994-2001) de Pierre Boulez, une pièce de concours éminemment virtuose dont le matériau sonore va être repris, augmenté et démultiplié dans Sur Incises pour trois pianos, trois harpes et trois percussions, un dispositif dérivé lui-même de l’instrument originel. Chef d’oeuvre absolu, Sur Incises (1996-1998) est la dernière pièce majeure du compositeur et consacre le geste boulézien, dans son envergure virtuose et la séduction de ses timbres : autant de dimensions qui ressortaient d’une interprétation exemplaire donnée en fin de concert par les solistes de l’EIC sous la conduite précise et réactive de Bruno Mantovani.

En sens inverse cette fois, nous entendions d’abord, de Berio, Chemin IV pour hautbois et onze cordes  – lumineux . C’est la version augmentée de la Sequenza VII pour hautbois solo. Elle était jouée d’un seul souffle et avec une ardeur peu commune par Didier Pataud qui en transcendait l’écriture.

Au centre de la soirée, TotalSOlo de Philippe Leroux créait l’événement du week-end. Création mondiale et commande de l’EIC, cette nouvelle oeuvre révèle un musicien au sommet de son art, et pour autant toujours fidèle à sa devise « d’aller toujours plus loin ». La pièce est écrite pour les 28 solistes de l’Ensemble et traite du rapport de l’individu (SOlo) à la collectivité (Total) sous toutes ses facettes: « La multitude peut être unie ou complètement divisée » confie le compositeur qui élabore avec une ingénierie et un soin méticuleux une forme tressée qui préside à la concentration et à la maîtrise étonnante de l’écriture orchestrale. Cette dernière est pourtant toujours risquée chez Leroux et pleine de facéties étonnantes, dans le traitement des morphologies sonores issues d’une pensée électronique et la gestion du mouvement qui les véhicule: telle cette trouvaille acoustique, dans l’ambiguité totale des timbres, durant les premières secondes de la partition ou le « Total » sonore de résonances irradiantes au sommet de l’oeuvre. Très surprenant également, le geste débridé qui gorge d’énergie chacun des six solos (contrebasse échevelée, trompette bouchée volubile, violon excentrique…) où affleure un humour distancié. L’oeuvre est phénoménale par l’audace de sa trajectoire sonore et la fulgurance d’un imaginaire qui cherche l’inouï.

L’interprétation était à la hauteur virtuose de ses instrumentistes et galvanisée par l’énergie hors norme de leur chef totalement habité, qui mettait l’auditeur au coeur du son.

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Vendredi 11-IV-2014.
Salle des concerts. Igor Stravinsky (1882-1971): Trois Pièces pour clarinette; Bruno Mantovani (né en 1974) Concerto de chambre n°2 pour 6 musiciens; Concerto de Chambre n°1 pour dix-sept instruments. Pierre Boulez (né en 1925): Anthèmes pour violon; Dialogue de l’ombre double, pour clarinette, clarinette enregistrée et piano résonnant. György Ligeti (1923-2006): Concerto de chambre pour treize instruments. Diego Tosi, violon; Alain Damiens, Jérôme Comte, clarinette; Ensemble Intercontemporain; direction Bruno Mantovani.

Samedi 12-IV-2014
Première partie: Salle des concerts
Brian Ferneyhough (né en 1943): Cassandra’s Dream Song pour flûte solo; Raphaël Cendo (né en 1975): Badlands pour percussionniste seul (CM); Johannes Boris Borowski (né en 1979): Concerto pour basson et ensemble (CM)
Deuxième Partie
Parcours musical sans le Musée de la Musique, l’Amphithéâtre et la Rue musicale.
Isang Yun (né en 1917-1995): Inventionen (extraits); Franco Donatoni (1927-2000): Marches pour harpe solo; Luci II pour basson et cor; Thierry de Mey (né en 1956): Musique de tables; Bruno Mantovani (né en 1974): Metal pour deux clarinette basse; D’une seule voix, pour violon et violoncelle; Philippe Hurel (né en 1955): Loops III pour deux flûtes; Dai Fujikura (né en 1976): Calling pour basson solo; György Kurtag (né en 1926): Signes, jeux, Messages (extraits); Anton Webern (1883-1945): Six Bagatelles op.9; Alban Berg (1885-1935): Quatre Pièces op.5 pour clarinette et piano; Surprises par Pierre Charrial à l’orgue de Barbarie. Ensemble Intercontemporain
Troisième Partie
Steve Reich (né en 1936): Music for Eighteen Musicians, pour ensemble. Synergy Vocal: Micaela Haslam, Amy Haworth, Rachel Weston, sopranos, Heather Cairncross, contralto; Ensemble Intercontemporain.

Dimanche 13-IV-2014:
Pierre Boulez (né en 1925): Incises pour piano; Sur Incises pour trois pianos, trois harpes, trois percussions; Luciano Berio (1925-2003): Chemins IV (su Sequenza VIII) pour hautbois et onze cordes; Philippe Leroux (né en 1959): TotalSOlo pour vingt-huit musiciens (CM). Didier Pateau, Philippe Grauvogel, hautbois, Sébastien Vichard, piano; Ensemble Intercontemporain; direction Bruno Mantovani.

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