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Le troisième ouvrage scénique d’Hèctor Parra sur la scène fribourgeoise

La Scène, Opéra, Opéras

Freiburg im Breisgau. Theater. 31-V-2014. Hèctor Parra (né en 1976) : Das geopferte Leben, opéra sur un livret de Marie NDiaye traduit en allemand par Claudia Kalscheuer. Mise en scène : Vera Nemirova ; scénographie : Stefan Heyne ; lumières : Peter Mentzel ; dramaturgie : Heiko Voss. Alejandro Lárraga Schleske, Der Mann ; Lini Gong, Sein Tod ; Sally Wilson, Die Frau ; Sigrun Schell, Die Mutter ; Noah Bonetta, Ein Kind. Ensemble Recherche et Freiburger Barockorchester; direction : Peter Tilling

geopferteTrès récemment applaudi aux Bouffes du Nord pour la création de son monodrame Te craindre en ton absence, , qui a le vent en poupe, présentait à la Biennale de Munich son troisième ouvrage scénique, Das Geopferte Leben (« La vie sacrifiée ») une commande du Festival bavarois en co-production avec le Théâtre de Freiburg. L’ouvrage est né d’un projet très singulier. Il s’agissait en effet de réunir dans la fosse d’orchestre l’Ensemble Baroque de Freiburg et l’ensemble Recherche voué à la création contemporaine, deux phalanges aujourd’hui mondialement célèbres qui, depuis 2012, et dans un esprit de convivialité stimulante, travaillent côte à côte dans l’Ensemblehaus. Cette maison fribougeoise, qu’ils gèrent en commun, leur permet de répéter, d’animer des ateliers, d’organiser des rencontres publiques et de faire « vivre ensemble » deux univers sonores moins éloignés qu’il n’y parait. Restait à concevoir l’idée, jamais encore aboutie, de les faire fusionner au sein d’un projet compositionnel. Voilà de quoi stimuler l’imaginaire foisonnant du compositeur catalan qui relève le défi avec une hauteur de vue confondante.

Le livret, écrit en français puis traduit en allemand – commande oblige- par Claudia Kalscheuer, est confié à Marie Ndiaye, avec qui le compositeur poursuit une collaboration fertile. Le sujet rejoint très subtilement le monde baroque en empruntant au mythe d’Orphée que l’écrivaine détourne, ou plus exactement inverse, puisqu’ici c’est « Der Man » (alias Orphée) qui revient des « enfers » accompagné de « Sein Tod » (Sa Mort). La condition de son retour n’est pas dictée par les Dieux mais dépendra des deux femmes dont il vient partager de nouveau l’existence, « Die Frau » (sa femme) et « Die Mutter » (sa mère) et de la force inconditionnelle de leur amour pour lui : « Il faut que des torrents d’amour jaillissent, ruissellent de vos lèvres » prévient-il afin que « Sa Mort » accepte de repartir seule. C’est l’impossibilité à exprimer cet amour qui est au centre du drame. Seul le sacrifice (Das Opfer), le geste compensatoire qui ne ment pas, peut s’accomplir, celui que la mère consent à faire pour sauver son fils, non parce qu’elle l’aime mais parce qu’elle ne l’a pas assez aimé. Hèctor Parra resserre le texte de Marie Ndiaye pour ne conserver qu’une trame dramatique épurée où se concentre la langue percutante et fluide de la librettiste sur laquelle le compositeur va travailler.

Sur la scène dépourvue de fosse du Theaterhalle auf dem Ganter-Gelände (délocalisation du Théâtre de Freiburg actuellement en travaux) où l’orchestre est placé à jardin, réussit à camper des images et des situations fortes, émaillées d’humour, à la faveur de quelques éléments de décor, ceux de Stefan Heyne : un lit où se relaient l’Amour et la Mort, une petite table et un décor forestier tournant en permanence sur une rotonde; un couloir de déambulation permet les allers et venues des personnages et des nuances subtiles d’atmosphère sont ménagées au gré des variations de lumière sur le paysage de sous-bois.

Regardant vers le modèle baroque, dans la richesse de ses composantes et l’exubérance de son arabesque vocale, Hèctor Parra déploie les ressorts d’une ligne vocale qu’il n’avait encore jamais exploitée avec un tel lyrisme. Il conçoit pour les quatre personnages une partie chantée très exigeante dont les détours ornementaux relèvent de la virtuosité haendélienne autant que straussienne; il confie à « La Mort » une partie de colorature hallucinée – éblouissante – qui sert très pertinemment la dramaturgie. Les quatre chanteurs appartenant tous à la troupe du Théâtre de Freiburg stupéfient par leur engagement tant scénique que vocal pour maintenir durant toute la durée du spectacle (1h40 de haute tension) l’énergie engagée par l’écriture du compositeur. Le baryton mexicain , immense, évolue avec une autorité vocale et un abattage scénique – le coït musclé avec « Der Frau » faisant foi! – très spectaculaires. La mezzo-soprano australienne assume au sein de son rôle plusieurs registres expressifs, faisant valoir l’aisance d’une voix flexible et bien timbrée: son dernier air, Es ist Vollbracht, hommage consenti à la Passion selon Saint-Jean de JS. Bach, atteint une profondeur émotionnelle très singulière. Mère névrotique dont les révélations sont autant de ressorts de l’action, /Die Mutter, vaillante soprano allemande atteint parfois le registre de colorature lorsqu’elle se confronte à La Mort. Lini Song, déjà citée, est une sorte de Reine de la Nuit très magnétique, jouant du violon, voire du violoncelle sur le dos de sa victime. Elle hypnotise son monde par ses délires vocaux assumés par la chanteuse chinoise avec une brillance et un panache sidérants.

Omniprésent et réglé au cordeau – même si l’on pouvait regretter l’absence de fosse à Freiburg – l’orchestre est la part inouïe de cette partition. Sept musiciens du Freiburger Barockorchester (violons, violes de gambe, violone, harpe chromatique et autre théorbe…) jouant au diapason 415 et dans leur tempérament mésotonique) devancent le groupe des sept musiciens de l’ensemble Recherche intégrant la clarinette contrebasse et un pupitre de percussions particulièrement sonore et diversifié. Hèctor Parra dit avoir traité l’ensemble comme un méta-instrument envisagé dans un spectre sonore élargi. Plusieurs interludes mettent en valeur les sonorités hybridées et luxuriantes d’un orchestre dirigé de main de maitre par . Très active au sein du dispositif vocal et sans cesse régénérée, l’écriture instrumentale est agent des tensions et détentes du mouvement dramaturgique. Ainsi le théorbe, sous les doigts de Andreas Arend, est-il plusieurs fois soliste, sorte de « continuo » dûment écrit pour créer des moments d’intimité lorsque, par exemple, « La femme » passe aux aveux: « je suis faible et peu glorieuse »… Le compositeur crible sa partition de citations/couleurs empruntées à Monteverdi, Vivaldi, Haendel et Bach, confrontant de manière très assumée consonances post-modernes et textures bruitées qu’il affectionne.

On est frappé par la pluralité d’une écriture flamboyante autant que contrôlée, qui renouvelle d’autant l’écriture d’un compositeur toujours à l’affût, exprimant ici, à sa manière inventive et prospective, sa passion pour l’opéra baroque.

Crédit photographique : © Theater Freiburg

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