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Primo il Vino doppo la Musica à Meursault

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Meursault, Cuverie du Château. Festival Musique&Vin au Clos Vougeot. 27-VI-2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791): Divertimento en fa majeur K138, Quatuor en si bémol majeur K458; Johannes Brahms (1833-1897): Streichquintett N°2 en sol majeur opus 111. Andreas Buschatz, Sunyung Hwang, violons; Wolfgang Talirz, alto ; Jörg Breuniger, violoncelle. David Chan, Catherine Ro, violons; Dov Scheindlin, Toby Hofmann, altos; Rafael Figueroa, violoncelle.

IMG_5402Ce qui «se joue» à tous les sens du terme au Festival Musique et Vin au Clos Vougeot est exceptionnel à plus d’un titre. Sis dans les lieux emblématiques de célébration du vin que sont le Clos Vougeot et le Château de Meursault (mais aussi dans la Halle de Beaune), voilà un jeune Festival (né en 2008) qui ne ressemble à nul autre. Durant une semaine (cette année, du 21 au 29 juin), on peut assister à 5 concerts, principalement de musique de chambre.

L’extraordinaire vient du fait que, hormis les Jeunes Talents (une des vocations du festival) inclus dans l’inaugural concert gratuit, tous les instrumentistes, qui sont autant d’amateurs de ces vins capiteux dégustables à satiété deux heures avant chaque moment musical, proviennent des plus grands orchestres du monde! Vous ne rêvez pas, ou plutôt si: devant vous, et autour de vous, il y a le violon solo du Met et quelques-uns de ses amis, les mêmes qui, il y a peu, déroulaient dans leur fosse new-yorkaise le fabuleux Parsifal de François Girard dirigé par Daniel Gatti avec Jonas Kaufmann! Excusez du peu! Il y a, non vous ne rêvez pas, ou plutôt si, quelques fleurons de la Staatskapelle de Dresde, de la Philharmonie de Berlin! N’en jetez plus…Soutenus par de puissants mécénats français et américains ainsi que par d’essentiels partenaires (dont les Domaines viticoles eux-mêmes), tout ce monde d’excellence musicale se retrouve là, noyé dans le célébrissime vignoble français, avec une passion intacte et dévorante. Mélangés aux spectateurs les plus avertis, les musiciens offrent leurs oreilles haut de gamme à leurs collègues sur scène avant de se retrouver, mêlés aux Jeunes Talents, en formation symphonique (jolie appellation que celle d’Orchestre éphémère des Climats de Bourgogne) pour la clôture du festival. On imagine aisément la jubilation d’, chef invité cette fois à diriger ce gratin musical, relevé cette année par la flûte d’Emmanuel Pahud et la voix de Joseph Calleja!

Ce soir, pour l’avant-dernier rendez-vous de la 7ème édition du festival, au Château de Meursault, on réalise très vite que la soirée ne va pas être un ronronnant raout de chambristes blasés mais un moment d’exception.

Après une longue déambulation dans les magnifiques Caves du Château qui ne sont pas sans évoquer les célèbres catacombes parisiennes, mais des catacombes où la foultitude de crânes de Denfert-Rochereau serait remplacée par des myriades de culs de bouteilles, et après une subtile dégustation de 2 heures des crus les plus subtils du lieu … le concert est donné dans l’immense salle toute en longueur de la Cuverie du Château de Meursault.

La première partie est confiée à quatre membres de la Philharmonie de Berlin. Seul l’altiste , qui joua jadis sous la houlette de Celibidache à Münich, de Karajan à Berlin de 1983 à 1989, ne fait plus partie du prestigieux ensemble. Le Quatuor, emmené par le violon solo de la Philharmonie , exécute avec une fougue d’emblée communicative le Divertimento K138 de Mozart. Emmené n’est peut-être pas le terme idoine et l’on se prend à jouer au jeu des devinettes de qui emmène qui dans cette prenante geste à quatre où l’andante mozartien s’élève à une hauteur qui offre à cette œuvre de jeunesse une maturité que tant d’interprétation routinières lui refusent, et accrédite l’idée que Mozart est génial du berceau à la tombe.

Impression confirmée par la splendide interprétation du Quatuor K458La Chasse»), 4ème des six quatuors dédiés à Haydn «fruit, selon Mozart lui-même, d’un travail long et ardu» et qui fit dire à son dédicataire que l’auteur de cette musique était le plus grand compositeur qu’il connaissait. L’engagement et l’écoute mutuelle des instrumentistes sont tels que le violon solo se trouve sur le fil de l’émotion dans l’adagio déchirant. Les conclusions de chaque mouvement sont négociées avec un art de l’archet qui confond. Le bonheur visible, suspendu à chaque note émise, de est aussi impressionnant que communicatif. Sur le mélisme ascendant qui conclut le généreux bis offert (le long Agitato du Quatuor n° 3 de Brahms), l’altiste ne peut réfréner un râle d’aise parfaitement audible qui clôt magistralement ce qui fut une véritable offrande musicale. Standing ovation dès le dernier accord ( Moment rare dans le monde souvent plus réservé de la musique de chambre.) Talirz prend enfin la parole pour expliquer que le merveilleux instrument qu’il a entre les mains est un double de celui fabriqué par un luthier présent dans la salle: c’est effectivement une autre belle vocation de ce festival que de confier à des luthiers la fabrication de trois instruments qui seront ensuite confiés à de jeunes instrumentistes.

IMG_5456Après l’entracte, et après Berlin, c’est le Met qui s’invite en Bourgogne pour une puissante interprétation quasi symphonique du deuxième Quintette à cordes opus 111 de Johannes Brahms. Le violoncelle de est au centre, ligne de partage des énergies: à jardin les violons de et … à cour les altos de et . Profondeur des somptueux pizzicati, lignes impeccables: rarement la richesse du discours brahmsien n’aura sonné si claire et lisible. Si accessible. L’adagio est un immense moment de construction en apesanteur. Tout passe trop vite. Au premier violon, , par ailleurs directeur artistique de la manifestation, offre la coulée de cette œuvre de passion retenue à la mémoire de Pierre Bize, propriétaire à Savigny-lès-Beaune, qui lui fit naguère le reproche de ne pas jouer ce compositeur au festival. Mission posthume accomplie de la plus intense façon devant une salle dont l’extrême attention fera place à la plus soudaine des jubilations vocales dès la fin du silence conclusif imposé par les instrumentistes.

La soirée se conclut par un subtil apéritif autour d’un ultime verre de Meursault derrière le Château, dans le couchant des vignobles… Et c’est bien sûr la tête ivre que l’on quitte ce lieu inattendu où la musique est parvenue avec une magistrale évidence, à faire entendre la plus belle des voix et, ce qui n’était pas forcément gagné au départ, à inverser le proverbe: Primo la Musica, doppo il Vino, donc…

Crédit photographique : Jean-Louis Bernuy

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Meursault, Cuverie du Château. Festival Musique&Vin au Clos Vougeot. 27-VI-2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791): Divertimento en fa majeur K138, Quatuor en si bémol majeur K458; Johannes Brahms (1833-1897): Streichquintett N°2 en sol majeur opus 111. Andreas Buschatz, Sunyung Hwang, violons; Wolfgang Talirz, alto ; Jörg Breuniger, violoncelle. David Chan, Catherine Ro, violons; Dov Scheindlin, Toby Hofmann, altos; Rafael Figueroa, violoncelle.

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