Lorin Maazel, un portrait

lorin_maazelSurdoué de la musique, baguette à la précision jamais égalée, force de travail considérable, maestro charismatique, le chef d’orchestre américain est mort à l’âge de 84 ans. ResMusica revient sur la carrière de ce monstre sacré de la direction d’orchestre.

fut un enfant prodige. Il fit ses débuts publics à l’âge de 8 ans dans la Symphonie inachevée de Franz Schubert ave l’orchestre de l’université de l’Idaho.  Un an plus tard, il partageait le pupitre avec Leopold Stokowski. Pour ses 11 ans, il était aux-côtés d’Arturo Toscanini à la tête du NBC Symphony Orchestra de New York. L’orchestre prit très mal l’invitation d’un enfant à son pupitre, il gagna pourtant leur respect en faisant, dès le début de la répétition, remarquer une fausse note. En 1942, le lui demanda d’assurer une partie de la programmation de ses concerts d’été au Lewisohn stadium ! Tous les grands orchestres étasuniens s’arrachaient le garçon qui séduisait les foules. Mais dans la famille Maazel, issus de l’immigration russe, la musique était une activité sérieuse et l’on ne se satisfaisait pas des numéros de singe savant du jeune Lorin.

Le grand-père Maazel (violoniste au Metropolitan Opera de New-York) et son père (musicien et acteur) mirent fin à ces tournées pour forcer le prodige à potasser des bouquins et des partitions. À l’Université de Pittsburgh, « Little Lorin » étudia les mathématiques, la philosophie, les langues et il perfectionna son baguage musical (harmonie, composition, contrepoint et violon) tout en observant les chefs d’orchestres depuis les rangs des seconds violons du alors dirigé par le redoutable et ultra-exigeant Fritz Reiner. Il fonda à cette époque le . Il participa aux cours d’été du Festival de Tanglewood où il fut repéré par le chef d’orchestre Serge Koussevitsky alors directeur musical du et grand protecteur des talents (Leonard Bernstein fut l’un de ses élèves). Ce dernier lui obtint une bourse au mérite Fulbright pour étudier la musique baroque  en Italie.

Ces années italiennes furent décisives pour l’avenir du chef. En décembre 1952, il remplaça un confrère  pour une représentation au théâtre Bellini de Catane. Suite à ces débuts remarqués, il fut aussitôt invité à Naples et Florence. Il rencontra ensuite Victor de Sabata, l’un des grands chefs de l’époque et surtout directeur musical de La Scala de Milan, où le  jeune chef fit ses débuts en 1955, à l’invitation de son ainé.

maestro_maazel_salzburg_festival_1963Comme souvent, la machine s’emballa : en 1960, il fut le premier américain et le plus jeune chef invité à diriger au festival de Bayreuth. En 1963, il fit une première apparition au Festival de Salzbourg. En 1965, il fut nommé directeur musical de l’Orchestre radio-symphonique et du Deutsche Oper de Berlin. C’était l’époque de ses premiers disques, fracassants pour DGG ou Decca : Symphonies de Beethoven et le Schubert à Berlin, Ravel à Paris avec l’Orchestre de l’ORTF, Symphonies de Sibelius et Tchaïkovski à Vienne pour Decca.  Maazel le surdoué avait alors le monde musical à ses pieds. Brillant, virtuose et séduisant, il plaisait au public et surtout aux musiciens qui appréciaient la précision chirurgicale de sa battue qui ne les prenait jamais à défaut.

Au début des années 1970, le temps de la consécration était arrivé : les Etats-Unis lui offrirent le poste de Directeur musical du à la suite de George Szell. Cleveland était alors l’un des tous meilleurs orchestres américains. Si les succès discographiques furent indéniables : intégrale de Porgy and Bess de Gershwin, Symphonies de Brahms, ballet Roméo et Juliette de Prokofiev,  Daphnis et Chloé de Ravel, pièces de Debussy et Respighi…Les critiques commencèrent à brouiller l’image du chef accusé d’autoritarisme dans ses relations humaines, d’omnipotence dans la gestion de l’orchestre et de superficialité dans sa direction musicale. Maazel ne s’en soucia pas car,  toujours adulé, il passait alors du temps avec l’ de Paris, près de sa ville natale de Neuilly-sur-Seine, tout en butant alors sur ses musiciens revêches.

Avec les années 1980, Maazel passa à autre dimension au point d’incarner, comme Karajan, la mondialisation technologique et commerciale de la musique. Il dirigea la bande son de trois films d’opéras alors couronnés de succès : Don Giovanni (1979, ), Carmen (1984, Francesco Rosi) et Otello (1986, ). Nommé directeur de l’opéra de Vienne en 1982, il dirigeait, du violon, les concerts du Nouvel an du Philharmonique de Vienne retransmis en mondovision (de 1980 à 1986). Les disques se vendaient comme des petits-pains et avec quelques heures de Concorde, le chef pouvait diriger aux quatre coins de la planète contre un cachet mirobolant et sur base d’un contrat qui précisait même la marque de la voiture de luxe qui l’attendait à l’aéroport. Il prit également la pose pour promouvoir les montres Rolex. L’image de l’artiste commençait à se détériorer au profit de celle d’un jet-setter  hautain et dispersé, d’autant plus que la décennie 1980 fut plutôt défavorable au musicien. Son mandat à Vienne tourna court, vilipendé par une tutelle, un public et une critique hostiles et bourrés de préjugés à connotations antisémites envers ce chef qui ne cachait pas sa volonté de serrer les boulons et d’incarner l’institution. Il démissionna en 1984 après avoir gravé une intégrale des Symphonies de Mahler avec le Philharmonique de Vienne alors déglinguée (injustement) par la critique. En 1982, il quitta Cleveland dont les musiciens se lâchèrent en piques acerbes contre ses dérives autoritaires. Mais la plus grande déception de sa carrière lui fut infligée par l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Star de la baguette au carnet d’adresse épais comme un annuaire téléphonique, Maazel s’attendait à être porté au rang de directeur musical du prestigieux orchestre suite au décès d’Herbert von Karajan. Il avait même rédigé le communiqué de presse qui remerciait les musiciens berlinois. Mais, c’est Claudio Abbado qui sortit vainqueur de l’élection. Ce fut un camouflet pour Maazel qui annula ses engagements avec l’orchestre.

maazel strauss rcaLes années 1990 furent celles de la reconstruction de l’image, même si son mandat avec l’ prit douloureusement fin en 1991. Il se concentra sur son poste auprès de son cher orchestre de Pittsburgh dont il présidait aux destinées depuis 1984. Bien payé (il fut le premier chef a toucher plus d’un million de dollars par an), il reconstruisit cet orchestre vieillissant qui avait mal négocié le tournant des années 1980 et le départ de son chef André Previn. De nombreuses tournées et un Grammy Award témoignaient de ce renouveau.   En 1993, il accepta la direction de l’Orchestre symphonique de la bavaroise de Munich contre un salaire qui était alors le plus élevé du monde ( 3,8 millions de dollars annuels). Au pupitre de cette formation virtuose, il réalisa des disques (intégrale Strauss chez RCA) et de nombreuses tournées qui surclassaient sans peine celles d’Abbado et des Berlinois. Techniquement et musicalement, Maazel était alors à son sommet. En 2002, coup de théâtre : Maazel, le vétéran, fut nommé au pupitre du New-York Philharmonic, le doyen des orchestres étasuniens et le plus prestigieux. Il signa alors la première intégrale des Symphonies de Mahler éditée uniquement en téléchargement et il dirigea, en 2008, un concert symbolique en Corée du Nord. Le Maazel septuagénaire fut un bâtisseur : il posa sur les fonds baptismaux l’, résident au Palau de les Arts Reina Sofía de Valence, chef d’œuvre ruineux de l’architecte Santiago Calatrava. Il assura également les premiers concerts du nouveau Qatar Philharmonic financé à coups de millions par l’émir local. En 2009, il fonda avec sa femme, l’actrice Dietlinde Turban, un festival à Castleton, en Virginie, avec une académie d’été pour jeunes musiciens. Pour financer ce festival, Maazel vendit aux enchères l’un des violons, un  Guadagnini de 1783… adjugé pour un bon million de dollars.  

Octogénaire, le chef accepta, en 2011, un dernier défi : la direction du Philharmonique de Munich pour trois saisons. Mais malade, il renonça, en juin 2014, à son poste cédant le pupitre à Valery Gergiev.  Lorin Maazel est décédé des suites d’une pneumonie, le 13 juillet 2014.

Maazel était également compositeur, s’ambitionnant dans la lignée d’un Gustav Mahler. Mais hors du temps, sa musique ne s’imposa jamais au répertoire et fut l’objet de quolibets peu glorieux. Son opéra 1984, d’après Orwell fut raillé par la critique autant pour sa fatuité  (en dépit d’une mise en scène de Robert Lepage) que pour le comportement de Maazel qui acheta la salle pour sa création à la Scala de Milan…pour s’éviter un flop humiliant.  On lui doit également un arrangement symphonique des grandes pages du Ring de Wagner (Le Ring sans paroles) avant de récidiver avec Tannhäuser.

Au terme de sa longue carrière, Maazel avait fait exploser tous les records : il a dirigé plus de 150 orchestres dans quelque 5.000 opéras ou compositions différentes et il a participé à plus de 300 enregistrements symphoniques et lyriques, à la baguette et même au violon (Concertos pour violon de Mozart chez EMI). Maazel aimait se vanter de son agenda surbooké, ainsi, il posta sur son blog, en 2013, qu’il avait dirigé 102 concerts, dans 28 villes et 13 pays. Homme de « performance », il donna, en 1988, à Londres, les 9 Symphonies de Beethoven en un seul concert de 10h30…Loin de l’image de chef « jet-set » de luxe, Maazel fut particulièrement actif dans des œuvres caritatives au bénéfice de l’ONU, de l’Unesco, de l’Unicef…leur rapportant des millions de dollars.

Autoritaire, souvent cassant avec les musiciens, Maazel n’était pas du genre à lancer des blagues et à boire des bières avec des trompettistes. Pourtant, les musiciens lui vouaient une immense admiration, le reconnaissant comme l’un des plus grands virtuoses de la baguette et l’un des plus incontestables techniciens de l’histoire de la direction. Dès lors, aidé par ce bras infaillible, Maazel pouvait tout diriger et en particulier les grandes fresques symphoniques, son cœur de répertoire.  Sa discographie pléthorique regorge de nombreuses pépites et aussi de quelques rogatons. On retiendra en particuliers sa quasi-intégrale des opéras de Puccini (CBS), ses enregistrements gravés pour Decca à Vienne et Cleveland et son légendaire diptyque l’Enfant et sortilèges/l’Heure espagnole de Ravel (DGG). Aider les jeunes chefs était un sacerdoce pour Maazel : il était président du prestigieux concours Malko au Danemark et fondateur de la Maazel-Vilar Conductor’s Competition.

Crédits photographiques : DR

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