Le Quatuor Debussy sur les chemins de la mémoire de Terezín

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Chevreuse. Eglise Saint-Martin. 21-IX-2014. Erwin Schulhoff (1894-1942), 5 pièces pour quatuor (1923). Viktor Ullmann (1898-1944), Quatuor n°3 opus 46. Gideon Klein (1919-1945), Fantaisie et fugue pour quatuor à cordes. František Domažlický (1913-1997), 8 chants tchèques pour chœur enfants et quatuor, Songs without words pour quatuor. Pascal Amoyel (né en 1971), Kaddish de Terezín pour chœur d’enfants et quatuor. Quatuor Debussy : Christophe Collette (premier violon), Marc Vieillefon (deuxième violon), Vincent Deprecq (alto) et Fabrice Bihan (violoncelle)

Choeur_PolysonsDans la cadre du festival d’Ile de France, en l’église Saint-Martin de Chevreuse, le rend un vibrant hommage aux compositeurs déportés au camp de Terezín.

Lire sur ce thème notre entretien avec le Quatuor Debussy

Un hommage à des compositeurs qualifiés de « dégénérés » par un régime politique qui n’aura de cesse de les réduire au néant. Accompagné par le , le nous conduit sur le chemin de la mémoire, seule voie possible pour retrouver des œuvres magnifiques.

Terezín, ou Theresienstadt en allemand, est une ville-forteresse construite au XVIIIe au nord de Prague. Le destin attribuera à ce lieu un rôle tragique dans l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Fin 1941, les réfugiés sont réunis dans ce lieu dans l’attente d’être envoyés à la mort à Auschwitz. Contre toute attente, Terezín devient le lieu d’une formidable liberté créatrice qui verra l’émergence de plusieurs œuvres musicales composées durant cette période par des artistes subissant l’oppression nazie. Dans leur volonté de purifier la musique allemande, les officiels du IIIe Reich, avaient imaginé le concept d’Entartete Musik ou « musique dégénérée ». Le camp de Terezín deviendra le foyer culturel où se développeront ces formes d’expression interdites.

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Pour ce concert le Quatuor Debussy a élaboré un programme autour de ces compositeurs, dont la plupart a été exterminée peu de temps après leur départ de Terezín. La valeur musicale de ces œuvres trop peu jouées donne une idée partielle de la formidable carrière qu’ils auraient pu réaliser sans que la barbarie ne vienne interrompre leur parcours. Davantage qu’une commémoration, ce concert permettra aux auditeurs de découvrir, ou redécouvrir, les noms de , ou .

Ce dernier, mort d’épuisement au camp de Wülzburg en 1942, est l’auteur des 5 Pièces pour quatuor (1923) qui ouvrent le récital. Familier des débuts de l’atonalité et du jazz “nègre”, Schulhoff signe une musique inclassable, entre folklore MittelEuropa et swing américain. L’indication sarcastique Alla Valse Viennese du premier mouvement cache une valse vénéneuse et chaloupée. Souvent, les timbres glauques et les fugaces mélismes faussement sirupeux (Alla Serenata ou Alla Tango Milonga) sont des chausse- trappes qui se concluent sur la pointe des pieds. L’alanguissement fait place à une cavalcade de gammes furibondes (Alla Czeca et Alla Tarentella). La violence des scansions pulse les lignes hors de leurs limites.

La Fantaisie et fugue pour quatuor à cordes de date de 1943, poignant témoignage d’un très jeune compositeur qui se souvient au seuil de la mort d’un monde musical disparu.

Le  Quatuor à cordes n°3 de est la seule œuvre de musique de chambre ayant survécu à la brutale disparition du compositeur, déporté au camp d’Auschwitz en octobre 1944. Ullmann menait à Terezín une intense activité de chef d’orchestre, d’organisateur, de pianiste, de compositeur. Bien que non sérielle, l’écriture de Ullmann trahit l’admiration pour Arnold Schoenberg et Alexander von Zemlinsky, auprès de qui il se forma respectivement à Vienne et Prague. La structure très libre du quatuor opère des transitions selon le mode cinématographique du fondu enchaîné. L’atonalité donne à la pièce une couleur assez sombre et réflexive (notamment dans le Scherzo avec trio et répétition abrégée). Le largo central en forme de quasi fugue avec développement trouve dans les membres du quatuor Debussy des interprètes à la hauteur de la rigueur rythmique et des enjeux de mise en place.

František Domažlický est l’un des rares déportés de Terezín qui survécut à l’enfer. Ses Songs without words pour quatuor (1942) ont le galbe et l’élégance d’une musique de salon. Les 8 Chants tchèques pour chœur d’enfants et quatuor (1955) sont autant de peintures vigoureuses et naïves d’un art populaire qu’il convient d’écouter avec la distance de l’épreuve tragique subie par le compositeur.

Les résonances glacées de la cloche rythment la lente montée du Kaddish de Terezín (2009) de . Les aigus surets du alternent avec les litanies en noir et blanc du quatuor. Bande-son d’une suite d’images mentales qu’on imagine volontiers dramatiques, la pièce jette un voile recueilli sur cette belle après-midi de musique et de mémoire.

Crédits photographiques : Choeur Polysons © Festival d’Ile de France, Quatuor Debussy © Bernard Bénant

 

 

En coopération avec la
sur les mémoires des violences politiques

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