Ensemble Intercontemporain : l’ivresse du son à la Philharmonie de Paris

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Philharmonie, Grande salle. 3-II-2015. Pierre Boulez (né en 1925) : Pli selon pli (Portrait de Mallarmé) pour soprano et orchestre ; Edgard Varèse (1883-1965) : Amériques pour orchestre. Marisol Montalvo, soprano ; Ensemble Intercontemporain ; Orchestre du Conservatoire de Paris, direction : Matthias Pintscher.

marisol-montalvoLa grande salle de la Philharmonie de Paris faisait son « baptême du son » avec l’ agrandi ce soir de l’ : au programme, deux œuvres visionnaires du XXème siècle, qui trouvaient enfin leur espace de résonance et leur audience.

Une salle comble, de 7 à 77 ans, était en effet tenue en haleine par une des œuvres les plus exigeantes du catalogue boulézien, servie par des interprètes d’exception.

Pli selon pli (Portrait de Mallarmé) de est d’abord un spectacle pour les yeux, avec un dispositif instrumental luxuriant sur lequel le public des étages avait une vue plongeante. Pas de spatialisation à proprement parler (il faudra attendre Répons, à l’affiche de la Philharmonie le 11 juin prochain !) mais une distribution spécifique des instruments : à la droite du chef, célesta, guitare amplifiée et mandoline sont associées au bois ; les cinq harpes, dont deux accordées en quarts de tons, sont placées dans l’axe vertical de la scène ; le pupitre de percussions, auquel Boulez réserve des séquences quasi solistes, est pléthorique, des claviers à hauteurs déterminées aux plaques de métal bruiteuses.
Pli selon Pli est un des projets les plus ambitieux d’un compositeur porté par la puissance du vers mallarméen, qui rêvait de mettre en musique « Un coup de dés ». L’œuvre, commencée en 1957, se poursuivra durant cinq années et sera soumise à révision jusqu’en 1989. La forme achevée s’équilibre à la faveur de deux pièces orchestrales (Don et Tombeau) qui encadrent les trois sonnets de Mallarmé (Improvisation I, II et III0), au sein desquels la voix, centrale, irradie l’écriture instrumentale selon un réseau d’interaction très subtil, où Boulez dialectise le fixe (écriture déterminée) et le mobile (liberté de l’improvisation).

Complexité et sensualité

On ne saurait d’ailleurs dissocier les performances du chef et de la chanteuse, portés ce soir par le même élan et une complicité de tous les instants pour servir cette musique éruptive et foisonnante. L’héroïne , radieuse dans sa robe bleu azur, a choisi d’interpréter par cœur une partie vocale plus que périlleuse : une prise de risque indispensable, précise la soprano américaine, pour habiter totalement ce qu’elle chante et le communiquer à son public. De fait, le vers mallarméen très incarné acquiert une sensualité et un pouvoir expressif fascinant. La voix flexible autant qu’intense de cette interprète hors norme épouse les tours et détours de la ligne boulézienne souvent ombrée par les timbres instrumentaux, comme dans le sublime début de l’Improvisation II. Le geste souple et énergique de allie quant à lui ferveur et cohésion, servant tout à la fois l’organicité de l’écriture et la séduction du timbre… celle qu’obtenait l’EIC, incomparable dans un répertoire qu’il a fait sien. Ce soir il donnait la pleine mesure de son art, encadrant fermement les jeunes musiciens du CNSM de Paris dont la concentration se lisait sur tous les visages. Dans la superbe coda de Tombeau, qui anticipe celle de Répons, , au sommet de « la transe », saisissait son auditoire d’un grand frisson tragique.

Tout l’univers des sons

Non moins inouïes et sidérantes, les Amériques de Varèse sont, à l’égal du Sacre du Printemps qu’elles honorent, sans descendance. Varèse prévoyait 150 instrumentistes pour cette « odyssée du son » qu’il écrit entre 1918 et 1921. Il y en avait une bonne centaine ce soir sur le grand plateau de la Philharmonie, dans une distribution cette fois plus traditionnelle, même si la percussion déborde largement ses positions habituelles. C’est avec ce large panel d’instruments à hauteur indéterminées (crécelle, grelots, fouet, tambour à cordes…) que Varèse « ouvre la musique ».

donnait la mesure de cette ivresse sonore avec une direction très jouissive, déliant toutes les énergies pour aller vers la plénitude orchestrale, déployée dans ce luxueux espace sans le moindre pic de saturation. C’est une jeune flûtiste qui assumait très vaillamment le thème conducteur du début. Très jeunes eux aussi, les trois percussionnistes de l’EIC s’activaient, aux côtés des six autres musiciens du pupitre, pour colorer l’espace des mille particules sonores imaginées par Varèse, lancer des sirènes, presque narquoises ce soir, ou asséner des chocs sauvages rappelant les « Augures printaniers » de Stravinsky. L’oeuvre est une lente « montée de sève » que Matthias Pintscher menait jusqu’à « la transe » : des ondes de choc qui galvanisaient le public, exprimant à son tour sa joie « dionysiaque » au terme d’un concert qui restera dans les annales de la Philharmonie.

Crédit photographique : Marisol Montalvo © Jean Radel / EIC

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