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Zémire et Azor, ou la Belle et la Bête, à Montréal

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Opéra de Montréal. 23-V-2015. André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813) : Zémire et Azor, comédie-ballet sur un livret de Jean-François Marmontel. Mise en scène : Denys Arcand. Costumes et décors : Daniel Séguin. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Avec : Florie Valiquette, Zémire ; Jean-Michel Richer, Azor ; Christopher Dunham, Sander ; Jacques Olivier Chartier, Ali ; Cécile Muhire, Lisbé ; Pascale Spinney, Fatmé. Chorégraphie et danseuse : Marie-Nathalie Lacoursière. Danseuses : Stéphanie Brocard, Anne-Marie Gardette, Dorothéa Ventura. Les Violons du Roy, direction : Mathieu Lussier.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPartition admirable que cet opéra-comique, Zémire et Azor, créé à Fontainebleau à 1771. On regrette que l’oeuvre ne soit pas plus souvent représentée.  , en collaboration avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal présentent cette rare production.

Dès l’ouverture, , dont le troisième mouvement – l’orage – confine à l’urgence dramatique, on reconnait la limpidité orchestrale, le flux constant d’expressivité musicale propre au maître belge. Si Grétry n’est pas le musicien des Lumières, sans doute est-il le plus illustre représentant de la magie théâtrale au XVIIIe siècle, de l’Illuminisme dans l’art.

L’oeuvre serait inspirée du conte La Belle et la Bête de Madame Leprince de Baumont. Le lien nous paraît évident. L’autre source, moins connue, est la pièce Amour pour Amour de Pierre Claude Nivelle de La Chaussée. Sans trop anticiper et bousculer la ligne du temps, peut-on jeter un regard oblique du côté d’Érik, monstre difforme du Fantôme de l’Opéra, mais surtout ange de la musique trop épris de la belle Christine Daaé ? Alors la Belle et la Bête, ou les paradigmes du fantastique ?

On a retrouvé dans les papiers de Mozart, la partition de Zémire. Sans trop surévaluer ce que doit le musicien autrichien au maître belge, il est facile de déceler parmi les arias et autres passages à l’orchestre, de l’Enlèvement au sérail à la Flûte enchantée, des correspondances, des affinités d’écriture qui ne sont pas le fruit du hasard.

Cependant, de cette production, force est de reconnaître que la mise en scène rate sa cible. Le défi était grand et la manoeuvre fort délicate, de permettre un certain déploiement scénique sur un plateau occupé par l’orchestre. La féerie a complètement disparu. Malgré les applaudissements nourris à la fin du spectacle, s’est contenté d’occuper l’espace à défaut de le remplir efficacement. Le spectateur a du mal à reconnaître les véritables enjeux du drame et à suivre l’intrigue avec intérêt. Il y manque l’essentiel, la magie du théâtre. Il n’a pas trouvé moyen de nous faire oublier que nous sommes dans une salle de concert, certes à l’acoustique excellente, mais non conçue pour le jeu de scène. Dans de telles conditions, une représentation concertante aurait sans doute été préférable. D’autant plus que la direction d’acteurs est quasi inexistante. Nous nous attendions à mieux. Deux périmètres, l’un situé à droite, l’autre à gauche de l’orchestre symbolisent les lieux où se déroule l’action. Pour planter le décor, deux candélabres au fond de la scène, deux autres surélevés. Au centre, un bouquet de roses bientôt renversées. La rose changera à jamais le destin de la jeune fille. Au lieu des entrées et sorties de scène, certains personnages s’asseyent sur des sièges réservés aux solistes à même l’orchestre. Première apparition d’Azor, dans une loge ! Décidément, autre clin d’oeil voulu ou non, au fantôme !

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Les costumes seyants, signés Daniel Séguin, évoquent l’Orient des Contes des Mille et Une Nuits. L’éclairage se limite au strict minimum, à quelques rais de lumière jetés sur les chanteurs, ou encore à allumer et éteindre l’interrupteur avec plus ou moins de vélocité, entre autres, pour simuler l’orage et les éclairs. Enfin, le tableau magique – qui doit permettre à Zémire de voir son père et ses soeurs – scène sans doute la plus émouvante de tout l’opéra, tombe à plat.

Heureusement du côté des voix, les interprètes ont su nous charmer. La magie opère dans l’équation chant/musique/danse, airs, duos, trios, ensembles et parties chorégraphiées par Marie-Nathalie Lacoursière.

Les chanteurs ont en général une bonne diction, le texte reste intelligible malgré l’absence de sous-titres, autre contrainte du lieu. Tous les éléments qui constituent le coeur même de l’opéra nous sont en grande partie, restitués. De l’ariette « L’orage va cesser » de Sander, du baryton , ou celle d’Ali, « Les esprits dont on nous fait peur » du ténor – censé personnifier un personnage comique – aux interventions des deux soeurs Lisbé et Fatmé (la soprano et de la mezzo ), enfin jusqu’au sextuor final, c’est un véritable enchantement. Mention honorable au ténor dans le rôle d’Azor, du monstre hideux au jeune prince Persan, métamorphosé par l’amour. Son air en conclusion au premier acte, « Ne va pas me tromper » est une insidieuse invective. On aurait aimé davantage de mordant de la part du ténor.

La soprano en Zémire a le charme, le geste précis, la présence qui conviennent parfaitement au personnage. Jeune, sémillante, pleine de retenue comme l’exige le rôle, elle domine la scène. La voix est un peu verte mais non acidulée, les aigus bien appuyés et percutants, malgré des graves peu audibles. En somme, une belle hygiène vocale. L’ariette « Rose chérie » est interprétée avec une insouciance joyeuse, tandis que « Je veux le voir » requiert au contraire la résolution affirmée de la jeune fille. On retient surtout son grand air virtuose « La fauvette », orné de coloratures.

Enfin, mentionnons la belle sonorité de l’orchestre, – malgré le cor à côté de la plaque dans l’introduction du trio au troisième acte – dirigés par . Le maestro a réorchestré, pour cette production, les dialogues parlés d’origine. Réduits au minimum, les récitatifs secco accompagnés au piano-forte – un peu à la manière des intermezzos de Pergolèse, – ne parasitent aucunement la pièce. Elle lui confère, au contraire, une unité, voire une continuité dont l’oeuvre était dépourvue. Bref, un excellent spectacle, à voir et surtout à écouter.

Espérons le retour des œuvres de Grétry. Il le mérite amplement, pour l’amour de la musique et, à l’instar du divin Mozart, pour la joie qu’elle nous procure. Pour mieux le connaître, nous vous suggérons l’Amant jaloux (1 DVD Wahoo) et Guillaume Tell, deux opéras sur support DVD. Bonheur assuré.

Crédit photographique : (c) Catherine Charron-Drolet 

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Opéra de Montréal. 23-V-2015. André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813) : Zémire et Azor, comédie-ballet sur un livret de Jean-François Marmontel. Mise en scène : Denys Arcand. Costumes et décors : Daniel Séguin. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Avec : Florie Valiquette, Zémire ; Jean-Michel Richer, Azor ; Christopher Dunham, Sander ; Jacques Olivier Chartier, Ali ; Cécile Muhire, Lisbé ; Pascale Spinney, Fatmé. Chorégraphie et danseuse : Marie-Nathalie Lacoursière. Danseuses : Stéphanie Brocard, Anne-Marie Gardette, Dorothéa Ventura. Les Violons du Roy, direction : Mathieu Lussier.

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