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Souffrance et transfiguration par Peter Sellars

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence. 17-VII-2016. Igor Stravinsky (1882-1971) : Oedipus Rex, opéra-oratorio d’après Sophocle, livret de Jean Cocteau traduit en latin par le cardinal Daniélou, texte parlé d’après Sophocle par Peter Sellars, traduit en français par Alain Perroux et Vincent Huguet ; Symphonie de Psaumes. Mise en scène : Peter Sellars. Sculptures : Elias Sime. Costumes : Dunya Ramicova/ Helene Siebrits. Lumière James F. Ingalls. Avec : Joseph Kaiser, Oedipe, Violeta Urmana, Jocaste, Sir Willard White, Créon, Tirésias, le Messager; Joshua Stewart, Le Berger ; Pauline Cheviller, Antigone (récitante) ; Laurel Jenkins, Ismène (danseuse). Orphei Drängar, Gustav Sjökvist Chamber Choir, Sofia Vokalensemble (chef de choeur : Folke Alin) et Philharmonia Orchestra, direction : Esa-Pekka Salonen.

oedipus 2Au lendemain de l’horreur niçoise, Aix-en-Provence a décidé de continuer. Ce dyptique Stravinsky Oedipus Rex/Symphonie de psaumes conçu par , donné en quasi-clôture de la 68e édition, une des plus mémorables du Festival, est un viatique.

« L’art peut sembler dérisoire en regard de la violence et de l’effroi qui frappent notre monde ; chaque communauté de spectateurs réunis par une œuvre d’art constitue une expérience de notre humanité partagée. Cette expérience-là est plus précieuse que jamais. » Ces mots de énoncés au début des représentations qui ont suivi la tétanisation niçoise, entrent en résonance avec ceux de venu dans la Cour de l’Archevêché, entre les deux seules représentations de sa nouvelle mise en scène, continuer de tisser le lien fervent qui l’unit dorénavant au public d’Aix: «Dans un monde où absolument tout est fait pour nous distraire, un spectacle reste ce moment privilégié à même de focaliser la plus intense concentration.» Le metteur en scène américain explique aussi combien la souffrance permet hélas d’acquérir une part d’ humanité. «Les gens qui n’ont jamais souffert sont démasqués par un évident manque de générosité. » A ce titre lui apparaît comme exemplaire le rituel du drame œdipien vu par Stravinski (chanté en latin afin que « tout ce qui touche au sublime s’assortisse d’une langue particulière qui n’ a rien à voir avec la vie ordinaire »), et sa volonté de remplacer le processus d’identification en action à l’opéra par « l’intention poétique ». Stravinski l’a écrit en 1927, une époque où il était le compositeur le plus célèbre de son temps. Stravinski-roi en quelque sorte. Çà aurait dû suffire à son bonheur sur terre. Comme Œdipe. C’était sans compter les démons intérieurs. Oedipus Rex fut sa catharsis.

Bien que faisant partie des plus grands metteurs en scène du monde, Peter Sellars se dépouille peu à peu du luxe indécent du monde de l’opéra. Ses bouleversantes Passions de Bach à Berlin avec Rattle (sans décors ni costumes) sont emblématiques d’un art du presque rien scénique. « Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est l’humain », explique-t’il. Son Oedipus Rex est de cette eau-là. Le squelette de décor de Iolanta /Perséphone, sur la même scène lors de la précédente édition, fait place cette fois à sept trônes africains dûs à l’artiste éthiopien Elias Sime. Ils sont posés sur un plateau et devant un mur tous deux d’une simplissime blancheur.« Ils sont faits d’objets trouvés en Afrique, admire le metteur en scène ...l’Afrique a une grande importance dans notre histoire contemporaine. » Des masques africains à l’effigie des héros sont brandis. Antigone devient la narratrice du texte parlé réécrit, à partir de Sophocle, par Sellars lui-même, plus empathique que le distanciant Cocteau. Un camaïeu bleuté d’une soixantaine de choristes masculins fait irruption sur l’accord de l’orchestre. Lorsque, sur la première note, chaque choriste tombe cassé vers le sol, on comprend vite que cette matière vivante va être la glaise que Sellars va sculpter tout le long d’une œuvre aussi dense que brève. La blancheur très pure du décor, est caressée d’une infinité de nuances entre bleu et gris avant de plonger dans la nuit. Il est proprement fascinant d’obtenir tant avec si peu. Et c’est aujourd’hui tout l’art essentiel d’un metteur en scène dont on se dit qu’il parviendra peut-être bientôt à ne plus laisser apparaître sur scène que l’âme des personnages…

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Plus brève encore la Symphonie de Psaumes de vingt minutes, qui occupe judicieusement la seconde partie de la soirée. Antigone, les yeux baignés de vraies larmes, introduit la marche vers la lumière intérieure d’un chœur devenu mixte. Ce quasi coming out religieux du compositeur, d’une grande originalité dans son alliage profane (le genre de la symphonie)/ sacré (l’utilisation d’un psautier), fut composé peu après Oedipus Rex, à Nice, en 1930. La scène est encore plus dépouillée : un simple carré de lumière au néon à cour dans lequel Œdipe lové connaîtra la transfiguration de la souffrance au terme d’un voyage intérieur guidé par ses deux filles. « C’est peut-être en devenant aveugle que l’on apprend à voir avec le cœur, que l’on parvient à voir les choses » dit Sellars dans le programme de salle. L’émotion est à son comble au cours de cette action de grâce adressée par une Humanité envers un Créateur de la bienveillance duquel on serait en droit de douter (se demandant par exemple, à l’instar de Woody Allen dans son récent Cafe society si la vie ne serait pas « un roman écrit par un auteur sadique« ).

La partie musicale est au diapason émotionnel. , grand ami du metteur en scène, et grand radiographe des œuvres, est aussi stravinskien aujourd’hui qu’il était debussyste la veille dans la même fosse. Il conduit son aux mêmes sommets de musicalité que son Los Angeles Philharmonic qu’il quitta en 2010 avec ce spectacle révisé aujourd’hui pour Aix. La Jocaste très dramatique de s’impose en guest star hiératique, les autres étant plus sollicités scéniquement, notamment le très bel Œdipe, royal d’allure et ému de timbre, de . assume avec une belle noblesse vocale les trois rôles de Créon, de Tirésias et du Messager de même que en berger. Et bien sûr l’alliage en or massif des trois formidables chœurs venus du Nord pour les hommes, de l’Est pour les femmes: l’Orfei Drängar, le Gustav Sjökvist Chamber Choir, le Sofia Vokalensemble. Élément essentiel du spectacle, en sus de la gracieuse Ismène dansée de Laurel Jenkins, l’Antigone parlée de Pauline Cheviller que le metteur en scène voit comme un phare de la bienveillance (« aucun n’échappera à d’insupportables souffrances…regardez autour de vous… des hommes jeunes pourrissent dans les rues….servez-vous de vos yeux » ). « C’est une chance de l’avoir », dit Peter Sellars de la si juste comédienne qui l’incarne.

Nul doute que le public des 15 et 17 juillet 2016, atteint au cœur par la force régénératrice du spectacle, a pensé la même chose du metteur en scène américain.

Crédit photographique: Vincent Beaume

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