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Rafał Blechacz, tour à tour grave et ludique dans Bach

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : concerto italien BWV 971 ; partitas pour clavier n° 1 en si bémol majeur BWV 825 et n°3 en la mineur BWM 827, 4 duetti BWV 802 à 805, fantaisie et fugue en la mineur BWV 944, Jésus que ma joie demeure (arr. Myra Hess) BWV 147. Rafał Blechacz, piano. 1 CD Deutsche Grammophon. Enregistré en 2012 à la Friedrich-Ebert-Halle de Hambourg et en 2015 à la Meistersaal de Berlin. Durée : 65’53.

 

bach blechacz, au tournant de la trentaine, aborde pour la première fois l’enregistrement au disque d’œuvres de Jean-Sébastien Bach. Une publication très réussie, qui appelle toutefois çà-et-là des menues réserves.

Le pianiste polonais, premier lauréat du concours Chopin de Varsovie en 2005, a mûrement réfléchi ce programme, capté idéalement en deux salves avec une incroyable unité malgré la probable différence d’acoustique de deux lieux différents. Avec une science des enchaînements tonaux et des contrastes entre les œuvres, Blechacz pioche allègrement dans le Clavier-Übung partie I (deux des six Partitas de 1726-1730), II (le Concerto italien de 1735) et III (les quatre énigmatiques duetti, pièces en principe dédiées à un orgue manuel, de 1739) ; il ajoute la Fantaisie et fugue BWV 944 en guise d’exorde à la troisième Partita, dans la même tonalité de la mineur, et ponctue le tout de la sempiternelle transcription par Dame Myra Hess du « Jésus, que ma joie demeure », célébrissime choral extrait de la cantate BWV 147.

réussit, avec une maîtrise pianistique hors pair, le pari des contrastes et de l’équilibre des deux mains dès un jubilatoire, tonique et motorique Concerto italien. La sonorité gourmande, variée et presque léchée, le fruité des phrasés et de l’ornementation sont au rendez-vous. La mise en perspective des plans sonores permet d’imaginer ici la transcription d’un dialogue imaginaire où les solistes d’un concertino se glisseraient dans la main droite du pianiste, en opposition avec les tutti plus massif d’un ripieno fantasmé aux deux mains. Cette effervescence de tous les instants ne nuit pas à la pudeur et à la mélancolie recueillie de l’andante central, énoncé avec une infinie délicatesse. Mais c’est une irrésistible italianità qui préside au final, dans cette approche virtuose, antinomique et complémentaire de l’historique version d’Alfred Brendel (Decca, 1976), plus campée quant à elle dans une optique alla tedesca.

Rafał Blechacz nimbe aussi d’une aura tragique et fatale, latente dès la course folle de la Fantasia inaugurale, toute la troisième Partita, que l’on a connue plus lisse ou plastiquement désincarnée sous les doigts de Murray Perahia (Sony) : on peut entendre poindre des déchirements dans l’Allemande, une nostalgie certaine dans la Sarabande, même si le caractère de la danse n’est pas oublié, notamment dans une irrésistible Gigue finale superbement conduite. L’extrême clarté des plans et de l’articulation préside aussi à une exemplaire réalisation des quatre Duetti BWV 802 à 805, au délié et au rebond rythmique idéaux, malgré la vitesse imprimée par Rafał Blachacz, et ce dans un contexte harmonique et polyphonique parfois alambiqué (les œuvres étaient conçues pour l’orgue et supposaient tout de même une certaine résonance d’église).

Car justement, les quelques menues réserves que nous formulerons sont inhérentes à certains choix de tempo dans le reste du programme : si la fugue du diptyque BWV 944 reste maîtrisée, transparente et équilibrée dans ses plans sonores, pourquoi la jouer si vite, comme une simple démonstration de dextérité ? De même, au fil de la célèbre première Partita, pourquoi expédier ainsi l’Allemande (certes écrite en doubles-croches, mais ce qui ne vaut pas en soi indication de tempo), banaliser à ce point la sublime Sarabande, ou dévider à une telle vitesse la Gigue finale dont l’articulation rythmique devient ainsi imperceptible ? Il semble que dans des options comparables, un intemporel Dinu Lipatti (Warner), enregistré sensiblement au même âge, dosait bien davantage ses effets : seule semble parfois dominer ici une ivresse digitale, certes aboutie et assumée mais un peu vide de sens. À l’inverse, la transcription du trop célèbre « Jesu bleibet meine Freude » s’étale trop, et donne un peu dans le sirupeux ou la grandiloquence.

À ces quelques réserves près, toutes personnelles, l’ensemble du programme s’écoute avec un plaisir énorme et constant, avec un intérêt aussi intense que soutenu. C’est incontestablement un très beau disque Bach au piano, surtout parmi la pléthore d’enregistrements récemment parus, dont certains sont d’autant plus décevants que les noms qui les parent sont prestigieux.

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : concerto italien BWV 971 ; partitas pour clavier n° 1 en si bémol majeur BWV 825 et n°3 en la mineur BWM 827, 4 duetti BWV 802 à 805, fantaisie et fugue en la mineur BWV 944, Jésus que ma joie demeure (arr. Myra Hess) BWV 147. Rafał Blechacz, piano. 1 CD Deutsche Grammophon. Enregistré en 2012 à la Friedrich-Ebert-Halle de Hambourg et en 2015 à la Meistersaal de Berlin. Durée : 65’53.

 
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