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Bryce Dessner, compositeur à la croisée des mondes

dessner portraitCompositeur recherché et guitariste du groupe de rock alternatif The National (primé cette année au Grammys Awards), est un créateur évoluant hors des cadres habituels de la musique contemporaine. Rencontre avec ce compositeur américain désormais installé à Paris, à l’occasion de la création à Londres par les sœurs Labèque de son Concerto pour deux pianos.

« C’est un peu comme si je cherchais dans une forêt les choses qui m’inspirent. »

ResMusica : Comment définiriez-vous votre musique ?

: J’ai entendu parler d’un mot qui pourrait la décrire : « polystylisme ». C’est un peu comme si je cherchais dans une forêt les choses qui m’inspirent, qui ne sont pas forcément liées à une école en particulier. Je peux bénéficier du travail de toutes les personnes ayant lutté entre « tonal », « atonal », « sériel », « minimalistes », etc. Désormais, nous sommes libres afin de raconter quelque chose de plus personnel.

RM : Qu’est-ce qui est arrivé en premier chez vous : le rock ou la musique « classique » ?

BD : La musique classique. Très jeune j’ai joué Bach et Mozart à la flûte traversière, puis adolescent je me suis tourné vers le rock. D’abord en autodidacte, j’ai commencé par la guitare classique, puis rapidement j’ai commencé à composer. A l’époque, j’étais très intéressé par des musiques remplies de détails : John Coltrane, John Fahey, certains groupes de rock comme le Velvet Underground ou Sonic Youth, qui se rapproche presque du punk par un aspect physique du son. Toutefois, j’ai décidé assez tôt de « m’éduquer » musicalement.

RM : Vous saviez donc tout de suite que vous vouliez devenir compositeur ?

BD : Souvent les adolescents qui ont une guitare aiment reprendre les chansons des autres, une démarche qui avec mon frère ne nous a jamais intéressé. Rapidement, nous avons commencé à écrire nos propres morceaux, même si à l’époque je ne pensais pas un jour composer pour des orchestres ! Au départ, j’ai donc écrit pour moi-même et quelques amis au sein d’un quatuor. Ma première véritable commande est arrivée lorsque le Kronos Quartet m’a demandé une pièce (Ahyem – NDLR). J’étais aussi très lié avec certains compositeurs comme (Dessner participe en tant que guitariste à la création de 2×5 en 2009 – NDLR), , David Lang, Michael Gordon… C’est en étant autour de ces personnes que j’ai senti que j’étais moi aussi capable de composer de la musique « savante ». Je devais avoir 27 ans.

RM  : Quelle a été l’influence du courant minimaliste dans votre musique ?

BD : Il me semble que c’est surtout l’importance du travail rythmique qui m’a marqué. En ce qui concerne la musique de , ce sont ses imbrications rythmiques « kinétiques », comme une molécule d’énergie qui tourne sans cesse sur elle-même sans se fatiguer. Au sein de cette économie de moyen, il y a véritablement quelque chose « d’essentiel », et c’est cela qui m’intéresse.

D’ailleurs, j’ai eu cette année une commande de Reich lui-même, qui a été jouée dans le cadre de sa résidence à Carnegie-Hall (Skrik Trio pour trio à cordes – NDLR), et ce qui est amusant, c’est que dans cette pièce, j’ai rejeté l’influence du minimalisme. D’ailleurs, Reich m’a même dit en répétition « mais qu’est-ce que tu as fait ? Ce n’est pas du tout minimal, c’est très européen ». Il a ensuite compris l’hommage que je lui rendais lorsqu’il a entendu au milieu de l’œuvre une citation de son « pattern » si caractéristique. Car c’est cela Reich au fond, une grande fenêtre vers l’extérieur, dans laquelle on peut passer et repasser. Il n’y a d’ailleurs pas que dans ma musique ; si on reste chez les américains, certains jeunes compositeurs comme Andrew Norman ont gardé aussi une certaine « sève » venant de la musique de Reich, même si leur langage est lui très européen.

RM  : En regard, comment s’est passé votre rencontre avec la musique atonale ?

BD : Au lieu de compositeurs très strictes comme Elliott Carter ou Milton Babbit, c’est plutôt vers des personnalités plus libres comme Messiaen ou Ligeti que je me suis tourné. Ces créateurs ont en effet pioché des choses à divers endroits pour en faire quelque chose de vraiment personnel. Aux USA, on étudie beaucoup cette musique atonale européenne. Dans les musiques avant-gardistes européennes, il y a quelque chose de beaucoup plus étonnant au niveau des sonorités que chez Reich par exemple. Je suis très curieux en effet, et j’aime beaucoup étudier des partitions de toutes esthétiques. Dans les œuvres atonales européennes, on remarque un dialogue entre les instruments, une pensée de l’espace (notamment chez Varèse). Dans la musique de Boulez, c’est plutôt l’instrumentation, les alliages de timbres. Cela peut m’arriver de prendre une partition de Boulez et de m’attarder sur une seule mesure où l’on peut voir que joués ensemble, le tuba, le glockenspiel et le piccolo cela donne une sonorité formidable !

« J’aime beaucoup étudier des partitions de toutes esthétiques. »

RM : Comment s’est passée votre rencontre avec ? En effet, il a créé votre pièce Wires la saison passée avec l’Ensemble InterContemporain, et va diriger la création française de votre Concerto pour deux pianos à la Philharmonie de Paris la saison prochaine…

BD : C’est un chef d’orchestre magnifique, virtuose, très humain, capable de faire des choses incroyables. Pour la pièce que j’ai écrite pour l’Ensemble InterContemporain, il m’a vraiment accompagné du début à la fin, a vu différentes étapes de la partition… C’était une véritable « éducation ». Désormais c’est un ami, et j’ai beaucoup de respect pour lui. Je l’ai invité dans la cadre de mon festival à Cincinnatti (Music Now – NDLR), où il a dirigé une de ses œuvres, ainsi qu’une pièce très ambitieuse de Andrew Norman. Matthias a vraiment un grand avenir devant lui, et c’est rare pour un jeune compositeur de travailler avec un chef de cette qualité. Je suis donc très heureux qu’il dirige également la reprise à la Philharmonie de mon Concerto pour deux pianos.

RM : Vous habitez à Paris depuis quelques années, quel rapport entretenez-vous avec la musique française ?

BD : Je suis un grand admirateur depuis longtemps, que ce soit Debussy, Ravel, Messiaen, Varèse, ou des gens vivants comme Kaija Saariaho ou Philippe Hurel. Il y a chez ces compositeurs une certaine élégance, une lumière, une attention particulière aux détails. Des caractéristiques qu’on peut d’ailleurs retrouver chez certains groupes d’électro. On écoute aussi beaucoup de chanson française chez moi : Brassens, Brel, Gainsbourg, France Gall. Ce n’est donc pas seulement de la musique savante.

RM : Quelles sont les potentialités de la guitare électrique, que vous utilisez souvent dans vos œuvres ?

BD : Cela ajoute tout de suite une couleur étrange, un peu comme un pan et ses plumes colorées. Au niveau de son rôle dans un orchestre, cela fonctionne souvent comme une harpe. Je n’aime d’ailleurs pas tellement la guitare comme soliste, je préfère la fondre dans un ensemble. Aussi, j’ai fait un certain nombre d’œuvres avec guitare électrique car les commanditaires voulaient souvent que je puisse jouer avec eux, comme dans Saint-Carolyn by the Sea (pour deux guitares électriques et orchestre – NDLR). Pour Wires c’était différent, c’était une manière de faire un pont entre nos deux traditions, celle de l’Ensemble InterContemporain et la mienne…et c’était aussi un moyen de pouvoir jouer avec ces musiciens incroyables.

RM : On remarque aussi dans vos œuvres une grande importance de l’orchestre à cordes, et des instruments à cordes frottés en général. Quel rapport entretenez-vous avec ces instruments ?

BD : Je les adore, et par ricochet c’est aussi ceux que je connais le mieux. Je pense que j’ai quelque chose à raconter avec eux.

RM  : Que pensez-vous que la musique savante a à apprendre de la musique pop et inversement ?

BD : C’est un peu ce que j’ai dit sur Reich précédemment, à propos de cette idée d’économie de moyens. Toutes les idées que l’on peut avoir ne sont pas intéressantes, et comme dans le pop on est obligé de dire tout en trois minutes, cela force à la clarté. Dans la musique savante c’est au contraire la poésie, le côté aventureux de formes plus longues…Aussi, dans la musique de tous les grands compositeurs qui sont restés dans l’Histoire de la Musique, on arrive à chanter quelque chose, que ce soit chez Ravel, Debussy, jusqu’à Lutoslawski : la notion de « chant » est très importante. Parfois, les meilleures idées sont les plus simples, même si bien évidemment une musique savante écrite n’a pas à s’écouter aussi facilement que de la pop.

RM : Quelles différences voyez-vous entre le paysage de la création musicale en France et aux États-Unis ?

BD : Il est certain qu’il existe beaucoup plus de soutien institutionnel pour les compositeurs, ici en France. Aux États-Unis, ce sont les musiciens qui s’organisent eux-mêmes pour faire des choses, et cela peut parfois être superficiel. Comme il n’y a pas de structure sociale derrière, cela force presque tous les jeunes compositeurs que je connais à écrire des opéras. C’est le moyen le plus sûr là-bas pour toucher un public plus large, faire parler de sa musique dans la presse, etc. En France, il y a peut-être globalement moins de public mais peut-être que le travail est mieux fait ? Je ne sais pas, en tous cas je suis content d’être un peu ailleurs, en dehors des cadres.

dessner labèqueRM : Pouvez-vous évoquer les relations que vous entretenez avec les sœurs Labèque, qui vont bientôt créer votre Concerto pour deux pianos ?

BD : Entre elles et moi c’est vraiment une histoire d’amour. Ce sont deux légendes de la musique, deux femmes, qui ont travaillé avec Messiaen, Berio, et tant d’autres. Elles sont très ouvertes à toutes les musiques et sont très loin des querelles d’écoles. On s’est rencontré lors d’un concert du Los-Angeles Philharmonic où était donné la création de ma pièce Quilting, ainsi que la première audition du Concerto pour deux pianos de , qu’elles jouaient bien évidemment. C’était au moment où je venais de déménager en France, et rapidement elles sont un peu devenues ma famille. J’adore travailler avec elles, et lorsqu’il y a quelque chose de personnel derrière un commande, comme c’est le cas avec ce nouveau Concerto, cela donne beaucoup plus d’énergie dans le travail de composition.

RM : A quoi ressemble donc cette nouvelle œuvre ?

BD : Cela a prit la forme traditionnelle du concerto en trois mouvements avec une cadence. Toute la pièce est très virtuose, et ce sont véritablement les deux pianos qui conduisent l’orchestre. Le premier mouvement est explosif, avec des harmonies tendues et des rythmes complexes. Le deuxième mouvement est au contraire beaucoup plus doux, et s’y enchaîne un cadence très simple aux allures de chanson. Puis le finale est un feu d’artifice, là aussi très brillant. Je voulais montrer au travers de cette nouvelle œuvre la personnalité des sœurs Labèque, puissante et pleine de couleurs.

Entretien réalisé le 09 janvier 2018

Crédits photographiques : Portrait de Bryce Dessner © Graham Mcindoe ; Les sœurs et les frères Aaron et Bryce Dessner en concert à la Philharmonie de l’Elbe © Claudia Höhne

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