Confrontations pianistiques au festival de Verbier

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Verbier. Salle des Combins. 29-VII-2018. Mikhaïl Pletnev (né en 1957) : Fantasia Helvetica (2006) pour deux pianos et orchestre. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Concerto pour piano n° 2 en do majeur op. 18. Alexandre Glazounov (1865-1936) : Les Saisons op. 67. Mikhaïl Pletnev, Lucas Debargue, Evgeny Kissin, piano. Verbier Festival Orchestra, direction musicale : Stanislav Kochanovsky, Mikhaïl Pletnev.
30-VII-2018. Joseph Haydn (1732-1809) : Les sept dernières paroles du Christ en croix, Hob XX/1:A. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n° 4 en sol majeur op. 58. András Schiff, piano. Verbier Festival Chamber Orchestra, direction musicale : Gábor Takács-Nagy

Kissin.01À deux jours d’intervalle, et se sont partagés la scène du festival de Verbier, dans une confrontation à distance qui illustre deux conceptions différentes de la musique concertante. Le premier est un patron puissant et naturellement incontestable alors que le second, au toucher délicat, peine à imposer son autorité.

Délaissé de son habituel frac blanc, c’est tout de noir vêtu qu’ entre en scène sous les applaudissements d’un public conquis d’avance par le pianiste. Raideur d’un bref salut au public, l’homme Kissin n’a pas changé. Sur l’estrade, revêt l’habit de chef d’orchestre le temps de ce concerto. Impassible, presque bougon, il attend. Un coup d’œil et, frappe les premiers accords du très populaire Concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov. Le visage envahi par des tics, le pianiste russe semble manger chaque note, mâcher chacun des accords dont il assène son clavier. Du visage aux doigts, tout se transforme en musique. Une crispation de la mâchoire et c’est avec une force infinie qu’il plaque un accord. Un clignement des paupières et c’est l’accompagnement de la délicatesse d’un auriculaire qui se pose sur une touche. Il se redresse soudain et ce sont les deux mains qui frappent le clavier. Dès les premières notes du concerto, il dicte ses intentions musicales. On croit à de la colère, on reçoit du miel. Immédiatement, il impose un climat, une pulsion, une pression sur cette musique qu’il fait sienne en même temps qu’il la projette vers l’orchestre et vers le public.

On ne s’y trompe pas. Evgeny Kissin est le patron. Et son jeu puissant n’est pas l’expression de la seule force de sa musique, elle est aussi celle d’une intensité, d’un appui, d’une constance interprétative qui ne cède rien. Son jeu s’insinue dans l’orchestre et la direction de devient anecdotique. Suivant le discours rythmique du pianiste, il émet par-ci par-là un signe d’intensité, une intention du bout des doigts. Le admirablement à son affaire semble porter son attention au pianiste plus qu’au chef.

Avant ce concerto, on a pu entendre Fantasia Helvetica, une composition de Mikhaïl Pletnev qui, sous une musique néo-classique, s’avère être un divertissement où pendant un peu plus d’une demi-heure se distillent quelques vagues et fugitives citations folkloriques suisses (cloches de vaches, fanfares, polkas musette jusqu’à quelques notes du Cantique Suisse). Si ce n’est pas pour soutenir la profession de pianiste, on peut se demander pourquoi Pletnev compose pour deux pianos et orchestre une œuvre dont l’écriture n’apparaît pas d’une complexité telle à justifier une telle dépense d’énergies. Et celle du pianiste français Lucas Debargue, très à son affaire, la technique aguerrie, n’est pas des moindres. En deuxième partie de ce concert, Mikhaïl Pletnev troque son costume de pianiste contre celui de chef d’orchestre pour une assez pâle interprétation du poème symphonique Les Saisons d’. Avare du geste, son interprétation souffre d’un manque d’éclat, distillant alors une espèce de monotonie qui fatigue à illustrer les images de ces saisons.

TakacsNagy.01Le lendemain, changement total d’ambiance avec le Verbier Festival Chamber Ochestra et la direction du . Les Sept dernières paroles du Christ en croix de , suite orchestrale d’adagios, s’apparente à un discours liturgique. Dans sa conception musicale, le ton majestueux et la grandiloquence affectée risquent de conduire l’interprète vers une déclamation uniforme de cette musique. Un écueil que le chef évite en soignant à l’extrême les thèmes de chaque partie. Il les pare de contrastes et de phrasés superbement ciselés. Planté devant son orchestre, il donne de tout son corps pour emmener ses musiciens à raconter la musique. Pour souligner un forte, les coudes au corps, il serre les poings, et martèle le rythme en abaissant ses bras avec énergie. Puis, un instant plus tard, alors que s’exhale le lyrisme, il ouvre grand ses bras, les paumes des mains écartées, et s’illumine d’un immense sourire. Se cambrant alors, il ramène ses bras, ses mains prêtes à envelopper son visage, qu’il laisse bientôt tomber totalement, c’est l’instant d’un pianissimo. Ce que le chef insuffle à son orchestre est miraculeux. Chacun de ses gestes respire la musique, et il la renvoie vers l’orchestre qui au moindre mouvement du chef module son interprétation. Quelle vie dans cette musique et quelle belle manière de la raconter !

Pourtant dans le Concerto pour piano et orchestre n° 4 de Beethoven, la générosité artistique de le dessert. Avec au piano Sir remplaçant Radu Lupu, le chef semble laisser la conduite de l’œuvre au soliste. Sauf que n’a pas l’autorité naturelle du soliste originalement prévu. Peut-être aussi que le chef et le soliste n’ont pas eu suffisamment de temps pour bien préparer ce concert. Aussi, les couleurs que Gábor Takács-Nagy arrache de son ensemble (d’ailleurs tout aussi remarquable qu’au début du concert) ne collent pas avec le jeu tout en délicatesse du pianiste. Alors que ce dernier espère prendre la direction de ce concerto, force est de constater qu’il n’a pas l’étoffe d’un patron. Alors, tant bien que mal, il arrive au bout de l’exercice non sans avoir provoqué (ou subi) quelques décalages, quelques imprécisions rythmiques et planté quelques fausses notes. D’approximations en lignes étranges, termine ce concerto au plus grand plaisir d’un public plus désireux d’applaudir sa soirée que d’accepter cette prestation, pour courageuse qu’elle ait pu être, loin d’être musicalement satisfaisante.

On s’étonnera et on regrettera enfin de n’avoir appris le remplacement de Radu Lupu − le pianiste annoncé au programme − qu’à la fin de l’entracte par Sir András Schiff alors que le Verbier Festival était au courant de sa défection plus de six heures avant le début du concert.

Crédits photographiques : © Nicolas Brodard

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