Entre ciel et terre à Sablé, avec le Poème Harmonique et Les Surprises

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Sablé-sur-Sarthe. Église Notre-Dame. 22-VIII-2018. Antonio Draghi (1634-1700) : Il Teremoto, oratorio al Santissimo Sepolcro. Léa Trommenschlager, Claire Lefilliâtre, soprano. Zachary Wilder, ténor. Riccardo Angelo Strano, contre-ténor. Emmanuel Vistorky, baryton. Victor Sicard, baryton. Alexandra Rübner, récitante. Le Poème Harmonique, direction : Vincent Dumestre

Meslay-du-Maine. Église Saint-Pierre et Saint-Paul. 23-VIII-2018. Michel-Richard Delalande (1657-1726) et André Cardinal Destouches (1672-1749) : Les Eléments. Hasnaa Bennani, Eugénie Lefebvre, soprano. Etienne Bazola, baryton. Ensemble Les Surprises, direction et clavecin : Louis-Noël Bestion de Camboulas

Il Terremoto - Le Poème harmonique © Festival de Sablé (4)Le festival de Sablé fête ses quarante ans. Durant cinq jours, la petite ville de la Sarthe vit au rythme de son festival : à chaque coin de rue du centre historique des haut-parleurs diffusent des enregistrements de musique baroque. Comme chaque année, la programmation est d’une qualité exemplaire, donnant une large place aux jeunes talents. La thématique de cette édition est éminemment baroque : les éléments. L’occasion d’entendre Il Terremoto d’ et Les Éléments de Delalande et Destouches.

L’oratorio Il Terremoto fut donné à la chapelle impériale de Vienne pendant la Semaine Sainte de 1682. L’Italien était alors maître de chapelle de la cour de Leopold Ier, poste où il venait de succéder à Schmelzer. Il s’agit d’un sepolcro, oratorio sur le thème de la Passion du Christ ; le tremblement de terre dont il est question est celui qui succède à la mort de Jésus. Comme sur une scène d’opéra, les chanteurs incarnent les personnages des Évangiles cependant qu’un chœur à l’antique commente le sentiment général en un contrepoint savant et expressif. Les scènes de déploration alternent avec les passages de comédie lors des interventions du Scribe et du Pharisien, avant que tous ne se réunissent dans la stupeur puis dans la foi. L’écriture musicale souligne à merveille les affects dans une grande liberté expressive.

Pour renforcer l’impression théâtrale, une récitante vient à l’avant-scène déclamer la lecture de l’Évangile de la Passion en guise de prologue. La langue est celle du Grand Siècle français, avec la prononciation si particulière à laquelle nous a habitués Eugène Green, soulignée par une rhétorique gestuelle maîtrisée. Puis commence l’oratorio, avec l’arrivée de la Vierge (très émouvante ), Marie-Madeleine (toujours excellente ) et saint Jean (le ténor ). L’orchestre du Poème Harmonique en petit effectif souligne parfaitement les contrastes du texte chanté. Les solos de viole par Lucas Peres sont d’une belle expressivité, ainsi que le continuo très inventif à l’orgue et au clavecin, soutenu par la harpe de Sara Agueda. Excellente idée d’avoir joint aux violons un cornet dans les dessus, qui déroule les volutes de ses diminutions pour renforcer l’impression de liberté. Quant au tremblement de terre qui donne son titre à l’oratorio, il intervient à la fin du premier tiers de l’œuvre : les effets instrumentaux y sont parfaitement rendus mais on aurait souhaité que cet épisode dure plus longtemps…  À souligner dans cette remarquable interprétation la parfaite diction des chanteurs qui rend le texte clairement intelligible.

L’opéra-ballet Les Éléments est une des œuvres les plus jouées au concert de la reine entre 1730 et 1750, jouissant d’une rare postérité dans tout le royaume. Amputé de ses chorégraphies, il nous est proposé par l’ de . Composé à quatre mains par Delalande et Destouches, il est très difficile de savoir quelle est la part qui revient à chacun des compositeurs : probablement l’ouverture et les chœurs pour Delalande, les récitatifs et les airs relevant du style plus « moderne » de Destouches. Avec cette œuvre, on inaugure le genre du ballet-héroïque dans lequel s’illustrera Rameau.

Les Éléments - Ensemble Les Surprises (25) © Festival de Sablé

Les Surprises nous proposent une version de concert dans un effectif chambriste : douze musiciens et trois chanteurs, dirigés depuis le clavecin par (dont on a particulièrement apprécié le dernier disque, Mysterien Kantaten, consacré au baroque allemand). Retour au répertoire français de la première moitié du XVIIIe siècle, pour lequel l’ensemble a été fondé (son nom fait référence aux Surprises de l’Amour de Jean-Philippe Rameau). Les entrées se succèdent : après une ouverture très dynamique, voici le chaos du prologue (qui ne vaut toutefois pas celui de l’œuvre éponyme de ), puis l’eau, l’air, le feu et la terre. Une tempête et un orage mettent à contribution les percussions et la virtuosité des cordes. Le continuo est somptueux et varié. Quant aux chanteurs, la palme revient à l’excellent baryton , à la diction parfaite. On a plus de mal à comprendre le texte avec les deux sopranos. Le moment le plus émouvant est l’évocation de la nuit dans un air d’Amadis de Grèce de Destouches, où la voix du baryton accompagnée par l’orchestre nous offre des pianissimi superbes. Les danses instrumentales sont parfaitement réalisées, mais on ne peut qu’être frustré par cette version de concert : un ballet sans danseurs dans ce haut lieu de la danse baroque qu’est Sablé, c’est bien dommage.

Quoiqu’il en soit, le festival de Sablé reste un rendez-vous incontournable du paysage baroque européen et bénéficie d’une organisation sans faille.

Crédit photographique : © Mathilde Lesage

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