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À Tannay, le jeu de Sergei Babayan beau à pleurer

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Tannay. Château. 26-VIII-2018. Gioachino Rossini (1792-1868) : La Scala di Seta, Ouverture. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n° 4 en la majeur op. 90. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol majeur op. 58. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Symphonie n°1 en ré majeur op. 25. Sergei Babayan, piano. Cameristi de la Scala de Milan, direction musicale : Wilson Hermanto

Babayan.01Plus tôt dans la semaine, nous faisions état des impressions que certains concerts peuvent laisser sur un public. De l’enchantement à la colère, de l’émotion à l’indifférence, toutes les perceptions de l’intellect peuvent habiter le spectateur, l’auditeur à différents degrés. Parfois le jugement du public est unanime. Et le concert de clôture des Variations Musicales de Tannay est de ceux-ci.

À cela, plusieurs éléments entrent en considération. L’endroit d’abord. Un parc magnifiquement dégagé offrant une vue plongeante sur le lac Léman et les Alpes. Une météo donnant rendez-vous à un soleil radieux. Des éléments accessoires à la musique mais qui, sans doute, ont un effet inspirant sur les artistes. D’abord l’excellent orchestre des , puis le bouillant et généreux chef et enfin le pianiste dont nos lignes relevaient déjà le talent en 2013.

Très à l’aise dans un répertoire qu’ils dominent à la perfection, les Cameristi de la Scala envoient une ouverture de La Scala di Seta de Rossini avec une fougue toute italienne dirigée par un démonstratif de son engagement et de sa joie évidente d’être dans sa passion. Pourtant, dans la Symphonie n°4 de Mendelssohn, l’ensemble milanais semble moins à l’aise. Wilson Hermanto le dirige comme s’il avait devant lui un grand orchestre symphonique. Tirant de l’orchestre des sons parfois saturés, l’œuvre perd de sa musicalité. Peut-être qu’une meilleure appréciation de l’acoustique de la salle aurait permis aux musiciens de limiter le volume des pupitres et d’offrir une prestation plus sensible.

L’entracte passé, c’est le tour du grandissime Concerto n°4 pour piano et orchestre de Beethoven avec , pianiste américain d’origine arménienne. Pratiquement inconnu sous nos latitudes, il fait une entrée remarquée dans le monde de la musique classique au Verbier Festival de l’an dernier en remplaçant son illustre élève, Daniil Trifonov, retenu à l’étranger pour des questions de visas. Alors, pour certains spectateurs de Tannay, c’est la découverte. Dès les premiers accords et son appogiature qui introduit le tempo, l’esprit, la couleur du concerto, le piano de Babayan prend l’auditoire en otage. Un toucher, une articulation, une pulsion irrésistibles vers un souffle incroyable d’émotion qui emplit l’atmosphère. Sur ses accents, il dicte, il impose une intelligence de lecture qu’on ressent immédiatement. L’artiste est là, présent en chacune de ses notes, dans chacun de ses doigtés. L’homme au piano lui-même est transformé. Celui qui, quelques minutes auparavant s’avançait gauchement sur la scène pour saluer le public acquiert soudain une beauté hiératique, une souplesse, une grandeur sublime. Quand du revers d’une main magnanime, il souligne dans son espace proche le développé d’une phrase de l’orchestre, il est le peintre inconscient de la musique. Parce qu’il habite ce monde indicible qui plane au-dessus de l’œuvre de Beethoven, dans cette force mentale qui anime sa propre conception musicale, il répand ce baume sur l’orchestre et le chef. Soudain, il devient exemplaire d’une évidence impalpable. Comme transporté par le message paradisiaque du soliste, Wilson Hermanto soulève l’orchestre vers une magnificence qu’on ne lui avait pas reconnue jusque là.

Babayan.02Au terme de cette interprétation, l’enthousiasme du public réclame le pianiste de la voix et des applaudissements. Alors, dans un ultime élan artistique, il le régale d’un Rappel des oiseaux de Rameau où il restitue avec une vérité envahissante un gazouillis de serins plus vrai que vrai.

Est-ce l’influence de ce moment de charme absolu sur le public ? Sur l’orchestre et son chef ? Reste que la joie et le pétillant transpirent dans l’interprétation de la Symphonie n°1 « Classique » de Prokofiev. Avec pour preuve flagrante, les sourires de satisfaction que s’échangent les musiciens de l’orchestre. De même, ce bis de l’ouverture de La Cenerentola dont Wilson Hermanto ne parvenait pas à cacher la jubilation de le jouer, clôture avec frénésie cette belle édition des Variations Musicales de Tannay.

Crédits photographiques : © VMT/FabrizioNassisi

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