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La Guerre et la Paix à Nuremberg, Prokofiev pour esprits pressés

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Nuremberg. Opernhaus. 30-IX-2018. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : La Guerre et la Paix, opéra d’après le roman de Tolstoï. Mise en scène : Jens-Daniel Herzog ; décors : Mathis Neidhardt ; costumes : Sibylle Gädeke. Avec : Jochen Kupfer (Prince Andrei) ; Eleonore Marguerre (Natacha Rostova) ; Zurab Zurabishvili (Pierre Bezoukhov) ; Tadeusz Szlenkier (Anatol Kuragin) ; Irina Maltseva (Hélène Bezoukhova) ; Sangmin Lee (Napoleon) ; Denis Milo (Denisov) ; Nicolai Karnolsky (Koutouzov)… Chœur du Théâtre de Nuremberg ; Philharmonie nationale de Nuremberg ; direction : Joana Mallwitz

StaatstheaterNürnberg_2018-2019_Oper_KriegUndFrieden_LudwigOlah_0824Partition massacrée et mise en scène sans nécessité ni ambition : le spectacle de est un gâchis inexcusable.

Ferait-on subir pareil traitement aux opéras de Wagner ? Le rôle du prince Koutouzov, pour ne prendre que cet exemple, se retrouve à peu près réduit à son monologue ; point de rencontre avec le prince Andrei, point de conseil de guerre. On peut discuter de toutes les conceptions artistiques, mais quand une maison d’opéra décide d’amputer une œuvre du tiers de sa musique, on ne peut que lui conseiller de renoncer à son projet et de monter autre chose. Le metteur en scène avait choisi cette œuvre pour inaugurer sa direction au Théâtre national de Nuremberg, et cette première augure bien mal de la suite.

Créé dans le contexte d’une guerre d’un dictateur contre un autre, mettant en scène un célèbre dictateur du passé, l’opéra est éminemment problématique, et ce d’autant plus qu’aujourd’hui, comme le metteur en scène le souligne, « un Staline d’opérette du nom de Poutine exploite une vision idéalisée du passé ». Mais sa mise en scène ne montre à aucun moment qu’il prend au sérieux cette déclaration liminaire, et le mélange des temporalités qu’il dit vouloir tenter fait moins sens que désordre. Dans l’arbitraire juxtaposition des costumes, les tenues historiques sont particulièrement médiocres ; mais le plus grave est que rien dans ce qu’on voit sur scène ne vient remettre en question l’exaltation patriotique premier degré de la partition. En quoi ce spectacle se distingue-t-il vraiment de ce que Vladimir Poutine pourrait souhaiter pour se mirer dans sa gloire de continuateur de la glorieuse histoire russe ?

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Après avoir décidé de mutiler aussi gravement la partition, Jens-Daniel Herzog éprouve le besoin de donner malgré tout au public un sentiment de continuité, en projetant au mur une sorte de résumé de l’action entre chaque scène : c’est toujours une mauvaise idée, et pire encore quand les caractères apparaissent un par un façon machine à écrire, et ce procédé vieillot en dit beaucoup sur ce qu’il pense de l’intelligence du spectateur, de la valeur de l’œuvre − et de ses propres talents de raconteur d’histoire. Les personnages et leurs émotions ne l’intéressent pas, chaque scène est plus arbitraire que la précédente − faire de la scène de Napoléon une parodie jouée par les Russes, pourquoi pas, mais à quoi bon, surtout quand on n’est pas capable de tenir la parodie sur la durée ?

Dans la fosse, une nouvelle directrice musicale inaugure également ses fonctions à Nuremberg : ne fait pas dans la nuance quand il s’agit de déchaîner le son orchestral, avec un certain succès ; ailleurs, cependant, les décalages entre la fosse et la scène sont innombrables et les chanteurs peinent souvent à se faire entendre. La présence rayonnante d’ éclaire les scènes où elle apparaît, mais la plupart des solistes masculins semblent souvent forcer, et cette tension constante n’aide pas la partie musicale du spectacle à donner un peu de cette humanité et de cette chaleur dont la mise en scène manque si cruellement.

Crédits photographiques : © Ludwig Olah

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Nuremberg. Opernhaus. 30-IX-2018. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : La Guerre et la Paix, opéra d’après le roman de Tolstoï. Mise en scène : Jens-Daniel Herzog ; décors : Mathis Neidhardt ; costumes : Sibylle Gädeke. Avec : Jochen Kupfer (Prince Andrei) ; Eleonore Marguerre (Natacha Rostova) ; Zurab Zurabishvili (Pierre Bezoukhov) ; Tadeusz Szlenkier (Anatol Kuragin) ; Irina Maltseva (Hélène Bezoukhova) ; Sangmin Lee (Napoleon) ; Denis Milo (Denisov) ; Nicolai Karnolsky (Koutouzov)… Chœur du Théâtre de Nuremberg ; Philharmonie nationale de Nuremberg ; direction : Joana Mallwitz

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  • HELENE ADAM

    J’ai écouté la retransmission proposée par Br klassik ravie d’entendre une œuvre somme toute assez rare mais j’ai vite déchanté .. C’est en effet très tronqué, très moyennement interprété et franchement décevant… Dommage

    • Musicasola

      Oui, mon faible pour les spectacles à l’écart des grandes maisons m’a joué des tours, en l’espèce !

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