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Bel canto au féminin au festival Concerts d’automne à Tours

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital, Opéra

Tours. Grand Théâtre.
12-X-2018. Extraits d’œuvres de Leonardo Leo (1694-1744), Geminiano Giacomelli (1692-1740), Baldassare Galuppi (1706-1785), Leonardo Vinci (1690-1730), Giuseppe Maria Orlandini (1676-1760), Antonio Vivaldi (1678-1741), Nicola Porpora (1686-1768). Ann Hallenberg, mezzo-soprano ; Ensemble Il Pomo d’Oro dirigé par le premier violon, Zefira Valova
13-X-2018. Extraits d’œuvres de Giuseppe Torelli (1658-1709), Nicola Porpora (1686-1768), Carl Heinrich Graun (1704-1759), Antonio Vivaldi (1678-1741) et Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Julia Lezhneva, soprano ; Karmmerorchester Basel
14-X-2018. Spectacle autour d’œuvres de Pauline Viardot (1821-1910), Gioacchino Rossini (1792-1868) et Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Mise en scène décor et dramaturgie : Paco Azorin ; Audiovisuel : Pedro Chamizo ; Costumes, Jesus Ruiz réalisés par Epoca ; assistant du metteur en scène, Riccardo Benfatto ; réalisation décors : Ulteria-Atrezzo & Teatre-Auditorio Sant Curgat. Vivica Genaux, mezzo-soprano ; Carlos Aragon, piano

2018_10_12_carnevale_1729_-_photos_remi_angeli_-044Le festival « Concerts d’automne » de Tours est en train de s’imposer qualitativement dans le paysage musical français, dépassant les frontières de la Touraine. Cette 3e édition démarre sur les chapeaux de roues avec trois concerts autour du bel canto, portés par trois interprètes féminines aux qualités et univers différents.

Carnavale 1729 ou la gourmandise «  »

En faisant appel à et à son récital sur le Carnaval de Venise de 1729, le festival s’assure une entrée en matière vouée au succès car la mezzo y a déjà fait forte impression lors des précédentes éditions. De la compétition naît souvent l’émulation. C’est ce qui a intéressé dans ce carnaval de 1729, le plus incroyable dit-on, puisqu’il n’offrit pas moins de six productions signées Giacomelli, Leo, Orlandini, Porpora et Vinci défendues par de grandes stars du chant telles que Faustina Bordoni, Farinelli ou Senesino. Deux mois de fête où la musique fut permanente et omniprésente grâce aux théâtres de la ville (San Cassiano, San Giovanni Grisostomo et San Moisè), dirigés par de grandes familles qui se disputaient les faveurs des plus grandes stars. Le programme du récital propose quelques raretés qui apparaissent comme une suite des rivages déjà abordés par la mezzo dans ses différents hommages à Farinelli ou Marchesi.

D’entrée de jeu, Ann Hallenberg nous montre qu’elle n’a plus rien à prouver en matière de virtuosité mais aussi et surtout d’investissement dramatique avec un « Soffre talor del vento » extrait du Catone in Utica de Leo saisissant le public à froid avec ses coloratures et ses sauts de registres abyssaux. Le langoureux « Mi par sentir la bella » du Gianguir de Giacommelli, accompagné par le hautbois de Roberto de Franceschi, expose une ligne de chant particulièrement élégante et on reste subjugué par le cantabile de la cantatrice, son travail sur la prosodie. Ce qui passionne chez cette attachante artiste, c’est sa façon de mordre dans les mots avec gourmandise, son travail des intonations aidé par une voix chaude, oscillant entre des graves profonds et des aigus nets et tranchants, qui lui permettent de soutenir une belle expressivité. Celle-ci se manifeste pleinement dans le deuxième extrait du Catone, « Ombra cara, ombra adorata » alternant douceur et véhémence.

Après l’entracte, Ann Hallenberg propose notamment deux extraits d’une grande virtuosité de l’Adélaïde d’Orlandini qui ne la ménagent pas dans l’exécution des ornementations, toujours pertinentes. Tout au long de la soirée elle s’appuie sur les forces de l’ensemble Il Pomo d’Oro, tout en contrastes et en mordant avec une belle amplitude de son. Le concerto pour violon de Vivaldi, proposé comme « pause orchestrale », apparaît survolté et les interventions électriques du premier violon , très libres et chaloupées, emportent la mise. Fatiguée par ce marathon, mais toujours généreuse et animée par le plaisir de chanter, Ann Hallenberg ne propose en bis rien de moins que le fameux et redoutable « In braccio a mille furie » avec un panache qui soulève définitivement l’enthousiasme d’un public conquis.

Le labyrinthe des passions ou l’orgasme pyrotechnique « alla Lezhneva »

2018_10_13_labyrinthe_des_passions_-_photos_remi_angeli_-040Après ce premier concert d’une tragédienne accomplie qui interprète autant qu’elle chante, le festival met à l’honneur une jeune voix de 29 ans qui a déjà quelques disques à son actif et qui commence à sérieusement faire parler d’elle : . C’est peu dire que ce que nous avons entendu en cette soirée du 13 octobre est l’une des choses les plus excitantes de ces dernières années.

Intitulé « le labyrinthe des passions » ce récital se propose d’explorer toute la palette des sentiments et des expressions que la musique baroque peut livrer. Encore très jeune, la soprano russe est d’abord apparue un peu guindée et stéréotypée dans ses postures. Pourtant, on est d’emblée séduit par l’ampleur de la voix que l’on ne soupçonnait pas au disque et par sa belle homogénéité d’émission sur l’ensemble de la tessiture. Tout le vocabulaire belcantiste est parfaitement dominé. Toutefois, à l’inverse de sa devancière, on a rapidement l’impression d’un manque d’intelligence du texte qui la conduit à chanter tous ses airs sur la même tonalité, sans réelle caractérisation et avec, de-ci de-là, quelques coquetteries pas toujours très à propos. Il en est ainsi de quelques gazouillis ou minauderies qui parsèment le « Come nave in mezzo all’onde » de Porpora pourtant relatif aux agitations de l’esprit, ou du beau sourire qu’elle arbore lors du « Senza di te moi bene » de Graun alors que l’héroïne se montre prête à mourir pour l’être aimé. Reconnaissons que ces « défauts » peuvent aussi avoir un certain charme en tant que marque de fabrique et qu’ils se corrigeront sans doute avec le temps ; car, pour le reste, c’est proprement stupéfiant !

Rien ne semble en effet résister à cette technique vocale hallucinante que l’on n’avait peut-être pas entendue depuis Beverly Sills. Il n’est d’entendre que l’urgence du « No, di Libia fra l’arene » du Silla de Graun, qu’elle contribue aujourd’hui à sortir de l’ombre, pour se convaincre des possibilités infinies de cette voix. Forte de l’enthousiasme de la salle, la deuxième partie du récital la trouve plus assurée et libérée. Ce qu’elle propose reste assez sommaire en termes d’interprétation, mais les variations se font plus audacieuses et le style est un modèle de perfection. La précision et la vélocité de ses vocalises et notes piquées laissent pantois, son art consommé du trille (devenu assez rare) procure un frisson incontrôlable.

Le « Zeffiretti che sussurate » est totalement arcadien dans son dialogue avec le violon et le clavecin, et le « Un pensiero nemico di pace », d’une incroyable autorité, a rarement été entendu aussi projeté et violent, loin des voix légères habituellement entendues.

Enfin, mutine et relâchée, elle achève l’auditoire avec un « Brilla nell’alma » de Haendel tout en vocalises et trilles balancés avec une aisance confondante qui nous ferait regretter l’omniprésence des concertos de Torelli en interludes orchestraux, qui bien que défendus avec talent et légèreté par le , exposent une palette mélodique tout de même assez pauvre.

Julia Lezhnvea offre trois bis. Si le motet virtuose de Porpora n’apporte pas grand chose à la démonstration et que le « Lascia la spina », peut-être trop entendu, expose un chant plus charpenté et peut-être aussi moins coloré qu’à l’accoutumée, l’ahurissant « Mi paventi » de Graun avec ses arpèges, vocalises interminables et notes piquées font se lever la salle dans un enthousiasme délirant.

Face à tant de virtuosité et de facilité apparente, le risque serait que ne devienne qu’une époustouflante machine à vocalises, mais avec la maturité engendrée par une plus grande fréquentation des metteurs en scène et la confrontation aux textes, cette jeune artiste pourrait aussi bien se révéler, dans les années à venir, une très grande star du bel canto. Souhaitons-le !

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« Chère Pauline » ou la sincérité de

Virage important pour le dernier concert de ce premier week-end de festival puisque a choisi de s’éloigner de sa zone de confort, celle du baroque, pour évoquer une figure qui la hante depuis vingt-cinq années : la cantatrice et compositrice , figure incontournable de la musique et des milieux intellectuels du XIXe siècle. Elle choisit en outre de le faire par le prisme d’un récital dramatisé autour de la correspondance de l’artiste, format inédit qui permet en une heure et demi de balayer toute la carrière et l’intimité de la légendaire cantatrice qui aura connu les plus grands génies du temps et parcouru l’Europe entière et ses différentes langues.

On peut se montrer perplexe devant un procédé un peu scolaire qui consiste à faire parler comme un conférencier qui nous livrerait les secrets d’une vie vouée à la musique. On peut s’amuser de la naïveté des évocations des proches et des lieux aimés (Louis Viardot, , Tourgueniev, Chopin, Gounod…) par le biais de portraits ou de maquettes placés devant un écran où défilent des lettres, des photographies, des tableaux évoquant la vie de l’artiste. Pourtant, l’émotion nous gagne peu à peu. Peut-être parce que Vivica Genaux incarne son idole avec une désarmante sincérité et que ce projet la confronte, au passage, à un grand écart stylistique effrayant qu’elle aborde avec beaucoup d’humilité.

Car évoquer , c’est balayer toute l’histoire de la musique du XIXe siècle. Le récital regroupe ainsi des mélodies de sa propre composition (principalement entre 1850 et 1890), en français, allemand, russe ou espagnol, l’air du saule extrait d’Othello de Rossini et l’adaptation de Berlioz du grand air d’Orphée et Eurydice de Gluck avec les pyrotechnies finales. Dire que Vivica Genaux se tire de tout cela avec un égal bonheur serait mentir, mais force est de constater que la passion peut aussi faire quelques miracles. S’il va de soi que l’air de Desdémone ne l’éloigne pas de son répertoire de prédilection, si l’on constate naturellement que les redoutable vocalises de Gluck ne lui posent aucune difficulté, c’est la première fois que l’artiste se confronte à la mélodie. Les cadences des premières, toute en espagnolades (Madrid et les Filles de Cadix), la mettent en difficulté et rendent le français peu intelligible. Le russe semble également peu naturel et l’univers assez éloigné de celui de l’artiste. Pourtant, la mezzo surprend. Quand ses somptueux graves sont sollicités, quand le dramatisme pointe, elle parvient à trouver sa place et ses interprétations s’imprègnent d’une émotion simple et directe. « Ma belle amie est morte », En mer et Die Sterne sont à ce titre particulièrement réussis. La luciole toute en fluidité met également en valeur le très bel accompagnement au piano de , dont le touché délicat et élégant fait des merveilles dans les pages les plus mélancoliques. En bis, Vivica Genaux revient à Rossini et offre un superbe « Non piu mesta » extrait de la Cenerentola qui lui permet de renouer avec son répertoire de prédilection.

Les chanteuses lyriques veulent parfois se faire plaisir et sortir des sentiers battus qu’on leur impose. Vivica Genaux souhaitait mettre en avant la figure de Pauline Viardot, injustement mise de côté depuis de nombreuses années. C’est chose faite, avec courage et panache.

Crédits photographiques : © Remi Angeli

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