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Rumeurs et autre résonance à la Cité de la Musique

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la Musique, Salle des concerts. 26-X-2018. Clara Iannotta (née en 1983) : Clangs pour violoncelle et ensemble amplifié ; Jean-Yves Macé (né en 1980) : Rumorarium pour ensemble (CM) ; Helmut Lachenmann (né en 1935) : Concertini pour ensemble. Eric-Maria Couturier, violoncelle ; Ensemble Intercontemporain ; direction : Matthias Pintscher

44823261_1598882313544526_3745512301621411840_oDans Concertini, dit vouloir faire entendre « tout ce qui résonne et se meut dans le son ». Voilà un projet qui semble fédérer le travail des trois compositeurs au programme, dans ce concert co-produit par le Festival d’Automne et la Philharmonie de Paris où l’ est sous la conduite de son chef .

L’œuvre maîtresse d’, Concertini, est rarement à l’affiche des concerts. On l’avait entendue en 2014, par les mêmes interprètes, lors d’une soirée du Festival d’Automne où la musique de coudoyait déjà celle du maître de Stuttgart. Dans Clangs (« sons ») écrit en 2012, la compositrice romaine cherche à matérialiser la trace du son après sa résonance, donnant à entendre les impacts percussifs et les émanations bruitées, subliminales (comme filtrées par la mémoire) du carillon de la Cathédrale de Fribourg, qu’elle avait entendu in situ en 2011. Au mitan de l’œuvre, émerge la couleur jusqu’alors évitée, avec les gongs et cloches tubes révélant la sonnerie du carillon. L’écriture du timbre sollicite, au sein de l’ensemble légèrement amplifié, appeaux, boites à musique et harmonicas enveloppé dans un papier de soie : autant de subtilités pour donner à cette « musique de plein-air » son aura poétique autant qu’onirique. Ce n’est pas l’abattage virtuose qui légitime la présence du violoncelle soliste – lumineux – au côté du chef, mais la ductilité des lignes et la finesse de ses sons liminaux, proches de l’électronique, dont l’univers habite la pensée sonore de la compositrice.

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Le Festival d’Automne toujours, en 2016 cette fois, affichait Song Recycle de , une pièce pour piano et haut-parleurs où le compositeur recycle de vieux « titres » qu’il a prélevés sur YouTube. Le processus, lié au mécanisme de la mémoire, fonde le travail du compositeur, aimant partir d’un matériau existant pour le restructurer selon son désir. Dans Rumorarium (ne pas confondre avec le rumorharmonium du futuriste Luigi Russolo !), commande de l’EIC donnée en création mondiale, Macé part de la rumeur extérieure (des enregistrements de musique de rue en l’occurrence) qui constitue la trame plus ou moins souterraine d’un univers coloré et foisonnant où l’insolite le dispute à l’inattendu. L’imaginaire est à l’œuvre, via l’échantillonneur, dans ce travail virtuose avec un matériau hétérogène, où l’objet trouvé est continuellement soumis aux transformations, filtrages, étirements, entre séquences répétitives et trames sonores d’une secrète beauté. Le tout assumé avec un humour en filigrane, lorsque le compositeur laisse furtivement émerger le son référentiel qu’il s’obstine à déformer : ainsi ce solo de clarinette aux sinuosités microtonales – fabuleux – dans une deuxième séquence aussi étrange que puissante.

On serait tenté, comme l’ose , de rapprocher Concertini d’Helmut Lachenmann d’une symphonie de Bruckner (à bas voltage certes) de par l’architecture monumentale, les respirations abyssales et la projection spatiale du son qui animent l’écriture des deux compositeurs germaniques. Dans Concertini écrit en 2005, Lachenmann fait évoluer son concept de « musique concrète instrumentale » en agrégeant au souffle et sonorités bruitistes qu’il affectionne la pleine résonance de l’instrument, pour rendre compte de la totalité du phénomène sonore « au sein de contextes changeants ». Il scinde son dispositif instrumental en six groupes répartis autour du public, le tuba – envoûtant Jérémie Dufort – isolé en fond de salle faisant face aux musiciens sur la scène. Ainsi, dans l’espace bien sonnant de la salle des concerts, se dessinent ce soir, avec une rare fluidité, les trajectoires sonores imaginées par le compositeur, sorte de « mélodies de timbres » très ouvragées articulant tension et détente, attaques et résonance. Tel un timbre conducteur, la matière granuleuse d’un harmonica de verre vrille l’espace au sein d’un déploiement sonore somptueux. Des soli virtuoses (guitare, harpe, tuba…) rythment la grande forme, laissant l’écoute en alerte durant les quarante minutes de cette monumentale arche sonore : un chef-d’œuvre sans conteste, que l’EIC a mis à son répertoire et dont il donne ce soir une mémorable exécution.

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