Kopernikus de Claude Vivier dans l’espace épuré de Peter Sellars

Festivals, La Scène, Opéra

Paris. Théâtre de la ville – Espace Pierre Cardin. 5-XII-2018. Claude Vivier (1948-1983) : Kopernikus, opéra – rituel de mort en deux parties, sur un livret en français et dans des langages créés par le compositeur. Mise en scène : Peter Sellars. Costumes : Sonia de Sousa. Lumières : Seth Reiser. Ensemble vocal Roomful of Teeth : Estel Gomez, Martha Cluver, sopranos ; Virginia Kelsey, mezzo-soprano ; Caroline Shaw, contralto ; Dashon Burton, baryton martin ; Thann Scoggin, baryton ; Cameron Beauchamp, basse ; Pauline Chevillier, actrice (vidéo) ; Michael Schumacher, danseur-chorégraphe et collaborateur de Peter Sellars. Ensemble L’instant Donné : Maryse Steiner-Morlot, hautbois ; Mathieu Steffanus, clarinette ; Nicolas Fargeix, clarinette 2 ; Benoît Savin, clarinette 3 ; Matthias Champon, trompette ; Mathieu Adam, trombone ; Naaman Sluchin, violon

d1b2691_jgmFbPM_GEv2kSZ82PQ4iw1gAprès Donnerstag aus Licht de Karlheinz Stockhausen à l’Opéra comique, Kopernikus de à l’Espace Pierre Cardin semble prolonger la « Vision » du maître de Cologne, dans une œuvre baignée de spiritualité dont souligne la dimension extatique et ritualisante.

Kopernikus, l’unique opéra de Vivier composé en 1978-79 boucle le portrait en cinq dates que le Festival d’Automne consacre cette année au compositeur québécois. Né de parents inconnus et mort à 34 ans, sauvagement assassiné, l’enfant terrible de la contemporaine laisse un catalogue d’une cinquantaine d’œuvres abordant tous les genres, où la voix et le chœur tiennent une place de choix. S’il a adhéré au mouvement spectral auprès de Tristan Murail et Gérard Grisey, Vivier reste fasciné par la personnalité et la musique de Stockhausen, adepte comme lui d’un syncrétisme religieux et partageant la même quête de spiritualité à travers une œuvre autobiographique, traversée par le thème de l’enfance notamment.

A ce titre, Kopernikus est tout à la fois rituel de mort et conte initiatique. Le livret écrit par le compositeur est sans action ni histoire proprement dites, mêlant citation (Lewis Carroll), messages poétiques personnels et langue inventée, au-delà du sens. Le texte fleuve est traversé par les personnages de Merlin l’Enchanteur, de la Reine de la Nuit, d’Isolde, de Copernic bien sûr (et tous ceux qui scrutent les étoiles) ou encore d’Agni, la bonne fée (bonne mère) alias déesse hindoue du feu. C’est elle qui accompagne l’ « Éveillé » dans une seconde partie un rien redondante et moins inspirée, si ce n’est qu’elle fait intervenir la danse, celle de Michael Schumacher qui intègre l’ensemble vocal à sa chorégraphie de gestes stylisés.

Sept chanteurs tout de blanc vêtus, incarnent à tour de rôle les personnages sus-dits, leur tablette aussi fonctionnelle que symbolique dans les mains. Ils entourent le défunt, allongé au centre du plateau dans toute la première partie. Sept instrumentistes dans le même costume blanc surplombent la scène – le chiffre 14 étant le jour anniversaire de Vivier. L’ensemble très atypique et non dirigé compte un hautbois, trois clarinettes, un trombone et un violon auxquels s’ajoute la mythique trompette et ses sourdines (Stockhausen demeure), cachée dans les cintres par . Vivier dit s’être inspiré des cérémonies de crémation à Bali qu’il venait de découvrir, là où le deuil s’accompagne, des heures durant, du gamelan et autres déplorations chantées. Adepte de l’épure, conçoit son travail dans l’économie du geste et des déplacements. Les percussions résonnantes qui articulent le rituel (gong, cymbales, cloches tubes, glockenspiel…) sont à jardin, sur le plateau et à portée de main des chanteurs qui les jouent eux-mêmes.

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Côté vocal, c’est la scansion du texte, répétitive et incantatoire, qui domine, avec l’idée de la « formule » (Stockhausen toujours) sur l’intervalle de quarte descendante. Ce qui n’empêche pas l’Aveugle-prophète – superbe Cameron Beauchamp – d’adopter la déclamation stylisée de l’Opéra chinois et ses glissandi fantasques qui s’inscrivent parfois sur le chant diphonique du chœur. Ce bourdon sophistiqué – superbes voix d’hommes des Roomful of Teeth – soutient de magnifiques solos réservés aux voix de femmes, Esteli Gomez, Martha Cluver, Virginia Kelsey et , exemplaires dans les rôles multiples qu’elles incarnent. Dans le registre de la douceur toujours, le sifflement et ses allures glissées prend une importance singulière, tout comme l’émission vocale bouche fermée ou filtrée par la main. Les musiciens de l’Instant donné ne déméritent pas. Solidaires des voix qu’ils doublent pour servir le rituel, ils dialoguent également avec elles (les instruments « parlent » aussi chez Vivier) et assument de vertigineux solos : celui du violon (superbe ), du trombone (Mathieu Adam très exposé) et de la trompette (réactif Matthias Champon).

« Le musicien doit organiser non plus de la musique mais des séances de révélation, des séances d’incantation […] ». Ainsi s’exprimait dans les notes de programme de la première production de l’opéra Kopernikus présentée à Montréal les 8 et 9 mai 1980. Comme pour Stockhausen, la musique chez Vivier est d’essence sacrée et doit nous relier au mouvement des astres dans un éveil à la conscience cosmique : Kopernikus, c’est lui.

Crédits photographiques : © Vincent Pontet

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