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Jean Guillou, souvenir d’un organiste tourné vers l’avenir

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, le prince virtuose de l’orgue, vient de nous quitter à l’âge de 88 ans. On le pensait immortel, continuant encore récemment de donner d’éblouissants concerts. Le monde de l’orgue et de la musique perd un artiste qui aura marqué ces soixante dernières années par un jeu unique aux claviers et une originalité hors du commun en matière de compositions et d’improvisations.

Le dimanche 27 Janvier, la nouvelle de la disparition de a causé une vive émotion au sein des mélomanes. Rare musicien organiste connu du grand public, il n’eut de cesse durant sa longue carrière d’œuvrer en faveur de la cause de la musique au travers d’interprétations personnelles à l’orgue ou au piano et de compositions novatrices pour la plupart, dont l’inspiration s’abreuvait aux sources de Stravinsky ou Prokofiev. Né à Angers en 1930, il eu la chance d’étudier auprès de grands maîtres de l’orgue et de la composition : Maurice Duruflé, Marcel Dupré et . Sa vie publique débuta au milieu des années 60, quand il prit en mains le grand orgue de l’église Saint-Eustache à la suite d’. A partir de ce moment là, il enregistra plusieurs disques pour Philips, depuis Bach jusqu’à ses propres œuvres écrites ou improvisées. Ces musiques résonnent encore dans la mémoire de nombreux mélomanes, amateurs ou professionnels. On se souvient de cette Sinfonia BWV 29 de Bach, éblouissante de virtuosité et de couleurs étincelantes sur l’orgue Gonzalez nouvellement restauré. Les Visions cosmiques en hommage à l’équipage d’Apollo 8 avec leur célèbre pochette argentée en harmonie avec une véritable musique de film restent à jamais gravées dans les mémoires. Cet orgue fut pour lui celui de sa vie, auquel il resta attaché fidèlement plus de 50 ans, présidant avec persévérance et patience à l’édification de sa nouvelle version réalisée par le facteur Van del Heuven et inaugurée en 1989.

Il fut appelé à enseigner dans divers conservatoires européens, rapportant quelques souvenirs musicaux très à propos. A Lisbonne il découvrit les œuvres baroques de Carlos Seixas, dont il joua quelques Toccatas au concert ou au disque. A Berlin, les orgues de la ville l’inspirèrent pour diverses compositions et quelques interprétations révolutionnaires que le disque garde précieusement. La transcription de l’Offrande musicale de Bach ou des concertos d’après Vivaldi, enregistrés sur l’orgue de son ami facteur Detlef Kleuker à la Lutherkirche restent des références. A la Matthiaskirche, les possibilités plus universelles de l’instrument le conduisent vers Widor, Messiaen ou Prokofiev, aux côtés de ses propres œuvres, les premières dont la Sinfonietta. Il souhaitait un impact intime et fort à la fois avec l’orgue, demandant une prise de son analytique, comme pour l’orchestre qu’il comparait si souvent avec son cher instrument. Voulant sortir l’orgue de l’église afin de le libérer, jusqu’à en rêver de le transporter dans une immense forêt, Jean Guillou composait une musique éloignée de toute religiosité, à la différence de Messiaen qui au contraire avait basé son inspiration sur cet aspect sacré de la musique. A partir de 1970, il enseigna à Zurich pour des master classes estivales, et ce jusqu’en 2005. Ce fut l’occasion dans cette ville de construire un projet pour un nouvel instrument à la Tonhalle. Cet orgue fait partie d’une longue liste d’instruments que Jean Guillou conçut à partir d’idées très personnelles, pensées pour donner toujours plus de libertés à l’orgue. Ce fut le cas à l’Alpe d’Huez en 1978 et plus récemment encore à la cathédrale de León en Espagne.

Il fallait voir et entendre Jean Guillou en concert, capable de jouer par cœur une symphonie de Vierne sur un orgue mécanique sans assistance électronique, manœuvrant les registres sans que le rythme n’en soit jamais affecté et demandant par contre la présence d’une personne ou deux, non pas pour l’aider dans son jeu, mais bien pour lui apporter une présence humaine proche à laquelle il était très attaché, peut-être rassurante, lui qui n’aimait guère cette distance avec le public et la solitude de la tribune. Cette envie de partage était là, comme une demande expresse et vivante. Ce bouillonnement se retrouvait lorsque Jean Guillou improvisait, soit sur un thème musical ou ce qu’il aimait encore plus : une idée littéraire ou picturale. A la marge de la composition, ses improvisations, méticuleusement préparées, offraient toute une succession de climats qu’il savait mettre en espace en une savante rhétorique. Ses idées sur l’orgue, originales au possible et qui n’étaient pas toujours du goût de tous, car intimement liées à sa personnalité assez unique en son genre, furent consignées dans un célèbre ouvrage « L’orgue, souvenir et avenir » qui connut plusieurs éditions successives au gré de nouvelles découvertes ou réflexions sur l’orgue qu’il souhaitait faire évoluer. Toujours dans cette idée de l’orgue libéré, il parlait de cet instrument dit « à géométrie variable » qui lui tenait tant à cœur et pour lequel il finit tout de même par en exploiter certaines ressources dans sa composition « La révolte des orgues » crée en 2007 dans l’église Saint-Eustache. Huit orgues positifs réunis autour du grand orgue concrétisaient alors un rêve et une prise de revanche sur cet orgue prototype qu’il ne connut finalement pas vraiment.

Jean Guillou était pianiste, il en avait les mains longues et effilées, à l’image de celles de Chopin. Il était un grand virtuose du piano. Son interprétation de la sonate de en est un émouvant témoignage. Il fit aussi quelques concerts sur un piano pédalier Borgato lui permettant d’interpréter quelques œuvres écrites pour cet instrument dont les fameuses Esquisses de . Cela lui permettait de calquer cette technique là aux claviers de l’orgue. Il adorait jouer les grandes pièces de Liszt qu’il aménageait de manière syncrétique ce qui les transcendaient complètement réunissant ensemble les versions piano et orgue. Par la suite, il enregistra pour l’éditeur américain Dorian, avec qui il réalisa quelques disques d’exception soutenus une nouvelle fois par une prise de son spectaculaire. On retient Petrouchka de Stravinsky ou les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky qu’il sut adapter à l’orgue de manière magistrale. Quelques concerts dans sa longue carrière furent mémorables dont un à la cathédrale Notre-Dame de Paris en février 1977 retransmis en direct à la radio. Mozart, Bach, Liszt, Guillou, autant d’œuvres que le maître de soirée transfigura par une utilisation de l’orgue inouïe à ce jour, à tel point point que , alors titulaire de l’instrument et présent ce soir là, avoua ne pas avoir reconnu son orgue : une remarque qui en disait long sur l’art de Jean Guillou. Hélas celui-ci déplorait le peu d’intérêt que les instances culturelles du pays portaient à sa musique, ce qui l’amena à refuser la légion d’honneur qui lui fut pourtant proposée lors de ses 80 ans en 2010.

Électron libre, il l’était, jusqu’à ne pas se soucier d’historicité en matière d’orgues restaurés ou construits suivant des modèles du passé. Pour lui à la fois la musique, la facture, toutes les idées que l’on pouvait développer à ce propos, il les voyait tournées vers l’avenir, même s’il ne reniait pas l’histoire même de l’orgue et de la musique des grands compositeurs du passé. A la fin de sa vie, il déployait encore une énergie incroyable, en concert notamment. Lors de l’un de ses derniers concerts à Saint-Eustache fin 2013, il terminait en gloire depuis ses claviers installés, dans la nef et devant son public, par le premier mouvement Allegro de la Symphonie n° 6 de Charles–Marie Widor, précisant au micro avant de commencer que vers la fin de la pièce il avait composé et inséré une cadence pour mieux équilibrer ce mouvement, car Widor n’avait pas selon lui, suffisamment développé le deuxième thème. Avant de se lancer dans ce tourbillonnant morceau de bravoure, c’était un petit clin d’œil lancé à un ancêtre, comme lui compositeur et organiste de renommée internationale.

Avec la disparition de Jean Guillou, c’est toute une génération prestigieuse d’organistes qui s’éteint peu à peu. Chacun à sa manière apporta sa pierre par une approche personnelle, reconnaissable entre toutes. , pour sa part tourné vers l’Espagne porte désormais le flambeau haut et fort, improvisant encore dans un style classique avec une rare superbe. Ironie du sort, Jean Guillou et Michel Legrand se sont envolés le même jour pour le grand voyage, pétris tous les deux de souvenirs, d’avenir et d’une immense liberté au service de la musique.

Crédit photographique : © Cliché Philips

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  • ANASTASIA

    Les funérailles de Jean Guillou auront lieu le mardi 5 février à 14H30 à Notre Dame de Paris

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