Un week-end Berio plein d’inattendu à la Philharmonie de Paris

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble, Opéras

Paris. Cité de la Musique, Salle des concerts. Week-end Berio+
1-II-2019. L’Orfeo de Claudio Monteverdi ; projet de Luciano Berio ; réalisation de Maurizio Dini Ciacci, Luca Francesconi, Betty Olivero, Francesco Pisanu (version 1986) ; scénographie, Ludovic Lagarde. Estudiantina d’Argenteuil ; Orchestre du CRR de Paris et du PSPBB ; groupe jazz-rock et Harmonie du CRR de Paris ; Le jeune chœur de Paris. Krešimir Špicer, ténor, Orfeo ; Caroline Jestaedt, soprano, Euridice ; Nicolas Certenais, basse, Caronte ; Marie Kalinine, mezzo-soprano, Proserpina ; Frédéric Caton, basse, Plutone ; Marie-Bénédicte Souquet, soprano, La Musica, La Speranza, La Ninfa ; Marie-Adeline Henry, soprano, La Messagiera ; Guido Sodo, ténor, Un berger ; Stefano Pilati, ténor, Un berger ; Francesco Pisanu, claviers, arrangement rock ; Marco Crosetto, clavecin, orgue, chef de chant ; Michele Tadini, création électronique, régie sonore
2-II-2019. Lucia Ronchetti (né en 1963) : Inedia prodigiosa, opéra choral pour voix de femmes, chœur mixte et chœur amateur ; texte de Guido Barbieri, basé sur des documents recueillis par Elena Garcia-Fernandez et Marco Innamorati. Version de concert. Ensemble vocal Sequenza 9.3 ; Chœurs amateurs de la Seine-Saint-Denis ; Catherine Simonpietri, Hiroshi Hamada, Marie Joubinaux, Edwin Baudo, chefs de choeur

berio_28c29_leemage_opale51889_154Le théâtre musical et sa conception originale de l’espace scénique sont au cœur du week-end que la Philharmonie de Paris consacre à et à sa compatriote .

Berio (1925-2003) est l’une des figures les plus riches de l’avant-garde post-sérielle. Attaché viscéralement à la voix et soucieux d’inscrire son travail dans une perspective historique, il a aimé revisiter les chefs d’œuvre du passé pour en vivifier le contenu et en actualiser la représentation.

Tel est le projet qu’il lance en 1984 avec L’Orfeo de Monteverdi (1607), premier chef d’œuvre de théâtre en musique dont il envisage le chant, la danse, les chœurs et les instruments dans une transposition moderne. Le travail collectif sollicite cinq jeunes compositeurs dirigés par Berio. Après une création à Florence en 1984, l’œuvre est sensiblement remaniée en 1986 mais la partition reste inachevée et tombe dans l’oubli. Jusqu’à ce que (qui dirige ce soir), , Betty Olivero et Franceco Pisanu, les maîtres d’œuvre du spectacle, la reprennent en 2016 pour en finaliser l’écriture.

Plusieurs groupes instrumentaux investissent la Salle des concerts dont on a enlevé les sièges et où le public peut librement déambuler, « comme sur une place publique » précise Berio. Un orchestre d’harmonie (les élèves du et du Pôle supérieur de Paris Boulogne-Billancourt)) et un groupe de « plectres » où dominent les mandolines (l’Estudiantina d’Argenteuil), tous deux dirigés par leur chef respectif, occupent l’espace au sein du public. Sur le plateau, un groupe jazz-rock, avec pianiste improvisateur (), ainsi qu’un clavecin, un orgue et des claviers MIDI vont diversifier les couleurs du « continuo » et ornementer les récitatifs. Les parties de chœur et les cordes restent « d’époque », entendues à travers les haut-parleurs. L’histoire se déroule en un acte, réduit à une heure trente de musique durant laquelle vivent ensemble différentes strates temporelles et esthétiques, qui se croisent, s’emboitent voire se superposent avec une vitalité extraordinaire. La célèbre Toccata inaugurale est particulièrement festive.

« Tout doit être très, très réel, presque quotidien » lit-on dans les notes de programme d’Angela Ida De Benedictis, responsable de la partition. Orfeo (le ténor croate ) est en habit de ville, avec son anneau à l’oreille, assumant avec autant de virtuosité que de naturel le « recitar cantando » (parlé-chanté) monteverdien et les airs superbes maintenus dans leur version originelle. On entend dans la voix du ténor italien Stefano Pilati la raucité du chant populaire, bienvenue pour incarner son rôle de berger. Citons encore, parmi un casting de chanteurs éblouissant, l’impressionnante basse en Caronte, essayant, devant la porte du balcon, de barrer la route à Orfeo, et le soprano dramatique de (La Messaggiera), se frayant un passage parmi les spectateurs pour annoncer la funeste nouvelle. C’est qui signe la scénographie, utilisant toutes les ressources de l’espace et de la lumière pour maintenir la fluidité d’une dramaturgie qui inscrit la présence, parfois participative, du public.

SEQUENZA 3 fevrier 2019 derniere repetition

La Salle des concerts est restée dans l’état, le jour suivant, pour Inedia prodigiosa (2016) de , opéra choral donné ce soir en version de concert : étude dramaturgique, sous-titre la compositrice, du concept d’« anorexia mirabilis ». Le sujet traitant des jeûneuses et femmes anorexiques dont s’empare la compositrice a rarement fait l’objet d’un ouvrage scénique et saisit par la force et les répercussions d’un tel phénomène. Le livret, de la plume de Guido Barbieri, rassemble documents, témoignages, récits et donne vie à plusieurs personnages s’exprimant dans différentes langues (français, anglais, latin, allemand) au fil des six scènes de l’ouvrage. Ronchetti ne prévoit aucun support instrumental pour cette partition vocale et chorale qui nous tient en haleine durant quelques cinquante minutes d’une rare intensité, où le public est, là encore, immergé dans l’espace scénique et dramaturgique.

Au centre de la salle, le chœur professionnel de femmes (superbe Ensemble ) incarne les saintes qui jeûnent et les anorexiques de tous les temps (Mollie Fancher, Anna Garbero, Jeanne Fery, accusée de possession, etc.), suscitant de nombreuses interventions solistes. Adossé à la scène, le chœur professionnel d’hommes réunit les hagiographes, docteurs, prêtres et autres juges peu sympathiques, qui commentent, condamnent et spéculent, s’agissant des cas d’anorexies. Sur la scène, le chœur amateur de femmes (celui de Seine-Saint-Denis) réagit, souvent bruyamment, à ce qui se dit et se chante (ébranlement du sol par les frappements de pied, cris, percussions corporelles, débordements), évoquant le chœur de « turba » dans les passions de Bach. Au dernier étage, se faisant face, deux groupes vocaux de jeunes filles, tout de blanc vêtu, représentent « le symbole du rêve de non-contamination et de pureté partagé par les personnages » nous dit la compositrice dans les notes de programme. Pour évacuer tout pathos, Ronchetti convoque des pièces du répertoire (organum de , chansons des XVᵉ et XVIᵉ siècles, madrigaux de Monteverdi, fragments d’opéras italiens, etc.), qui créent des décrochements et mettent de la distance vis à vis d’un propos parfois rude, le récit de l’autopsie d’Anna Garbero par exemple.

La réussite de l’entreprise tient à la manière polyphonique et virtuose avec laquelle Lucia Ronchetti conçoit la dramaturgie sonore. L’écriture est envisagée par strates vocales superposées où le chant, le parlé-chanté, les voix rythmées ou déclamées s’entendent et se mêlent tout à la fois, dans des trajectoires parfaitement dessinées et un rythme accueillant des moments de respiration et des relances spectaculaires. Dernière intervention au micro, le « credo » en anglais d’une jeûneuse, revendiquant l’anorexie en tant que mode de vie, est relayé par les voix responsoriales du chœur professionnel rejoint dans la salle par le chœur amateur. L’intensité y culmine avant la grande consonance finale.

Au cœur de l’action, , secondée par Hiroshi Hamada (à la tête du chœur amateur), Marie Joubinaux et Edwin Baudo (dans les étages), tient les rênes de cet imposant dispositif, et donne à voir et à entendre, avec une énergie du geste qui sidère, un spectacle qui aura marqué les esprits.

Crédits photographiques : © Hannah Assouline ; © Bruno Levy

 

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