La lumineuse évidence de l’intégrale Bach par Isoir

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Johann Sebastian Bach (1685-1750): L’oeuvre pour orgue. André Isoir, orgue. Orgue Gerhard Grenzing de St Cyprien (Dordogne, France), orgues Georg Westenfelder d’Esc-sur-Alzette (Luxembourg) et Fère-en-Tardenois (France), orgues de Jürgen Ahrend de Frankfurt am Main et Aurich (Allemagne), orgue Joseph Gabler de Weingarten (Allemagne).15 CD remasterisés en juin 2014 par François Eckert (La Dolce Volta), enregistrés entre 1975 et 1993 (Calliope). Livret en français, anglais, allemand, japonais.

 

bach isoir dolce voltaAprès avoir réédité la superbe anthologie qu’ consacrait à l’orgue français (« Le livre d’or de l’orgue français », 2013), le label La Dolce Volta a l’excellente idée de proposer une version remastérisée de l’intégrale que l’organiste, disparu en 2016, a réalisée de l’œuvre pour orgue de Jean-Sébastien Bach.

Comment s’y retrouver parmi la production foisonnante des intégrales Bach à l’orgue? Depuis Helmut Walcha (1947/1971) et Marie-Claire Alain (1960/1978/1986) qui consacrèrent respectivement deux et trois enregistrements successifs à l’œuvre du Cantor, on peut citer en référence l’intégrale de Michel Chapuis (1970, rééditée en 2011), celle de Bernard Foccroulle (1990, rééditée en 2009) et celle d’Olivier Vernet (1996, rééditée en 2008). Plusieurs projets sont également en cours de réalisation, par Helga Schauerte, Eric Lebrun et Marie-Ange Leurent, Benjamin Alard (qui a choisi d’alterner l’orgue et le clavecin dans son intégrale)… Mais la version d’ reste une référence absolue, comme tout ce qu’a produit cet artiste incomparable. Naturel est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le jeu d’ : un jeu fluide dans sa simplicité, d’une lumineuse évidence. Cette interprétation est à la fois pétillante et profonde, allègre et sensible, à l’image du musicien.

Il y a deux périodes dans cette intégrale : de 1975 à 1979, c’est George Kisselhoff qui signe les prises de son analogiques sur des orgues Ahrend (Francfort et Aurich) et Westenfelder (Esch-sur-Alzette). La deuxième période, enregistrée en numérique de 1988 à 1993, paraît plus personnelle. Isoir devient son propre directeur artistique et supervise avec une grande exigence la position des micros d’Igor Kirkwood. Son goût pour la facture et sa grande connaissance de la mécanique des orgues l’amènent souvent à passer de l’autre côté de la console pour d’ultimes réglages. Il y avait de l’artisan chez André Isoir, un bricoleur de génie au sens le plus noble du terme. Et une exigence précise pour la recherche du son parfait, de la bonne diction pour rendre le discours expressif. Pour cela, il a choisi des instruments de facture récente, parfaitement harmonisés. Dans un livre d’entretien avec Pascale Rouet (« André Isoir, histoire d’un organiste passionné » chez Delatour), il reconnait « ne pas avoir souhaité une approche historicisante dans le choix des instruments » pour son intégrale. Il ajoute « je suis très exigeant sur les qualités sonores et mécaniques des instruments. L’un de mes orgues fétiches est celui de St Cyprien dans le Périgord, un instrument de Gerhard Grenzing ». Six des CDs de cette intégrale (ainsi que L’Art de la Fugue, absent de ce coffret) sont enregistrés sur cet orgue de dimensions modestes. Une seule exception dans le choix de cet instrumentarium moderne : l’orgue Gabler de Weingarten en Souabe, où ont été enregistrés la troisième partie de la Clavier-Übung, les chorals Schübler, le Ricercare de l’Offrande Musicale et la grande Passacaille en ut mineur, sommet de ce corpus. Isoir trouvait le plein-jeu de cet orgue somptueux. Et Igor Kirkwood a dû faire des prodiges pour enregistrer les six plans sonores de cet instrument monumental.

Avant tout, André Isoir est un coloriste. Le choix des mélanges de jeux est particulièrement soigné. Pas de recherche d’effets gratuits, chaque changement de couleur est suggéré par un changement d’écriture. Lui qui avait comme souci permanent de toujours relancer l’attention du public s’appuie pour cela sur une connaissance profonde de la rhétorique. Dans les chorals, on sent un grand respect du texte et la recherche d’une registration sereine. Dans le In dulci Jubilo BWV751, il nous semble entendre les petites flûtes des instruments mécaniques qu’il affectionnait. Les mélanges sont souvent originaux: ainsi dans la toccata du grand triptyque en ut majeur, il commence sur des échos flûtés là où on entend généralement le plenum. Dans l’ensemble, la deuxième partie (celle enregistrée après 1988) offre des tempi plus allants, plus libérés. On y admire la grande virtuosité des traits en stylus phantasticus, comme à la fin de la fugue en ut mineur BWV549. André Isoir était alors au sommet de son art. Cette intégrale est un maillon indispensable pour la connaissance de l’œuvre d’orgue de Bach. Il semble que l’interprète et le compositeur s’y retrouvent en un seul personnage, comme sur cette photo (« Bachisoir », photomontage de Frédéric Denis) où le visage d’Isoir se substitue à celui de Bach sur le célèbre portrait emperruqué du Cantor: un personnage attachant, généreux et attentif, sensible et drôle.

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