Il Pirata à Genève : Viva l’Italia !

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Genève. Grand Théâtre. 24-II-2019. Vincenzo Bellini (1801-1835) : Il Pirata, mélodrame en deux actes sur un livret de Felice Romani d’après la pièce de théâtre « Bertram ou Le Pirate » par Charles Nodier et le baron Taylor adaptée en français de « The Castle of St. Aldobrand » de Charles Robert Maturin. Version concertante. Avec : Franco Vassallo, Ernesto ; Roberta Mantegna, Imogene ; Michael Spyres, Gualtiero ; Kim Hun, Itulbo ; Roberto Scandiuzzi, Goffredo ; Alexandra Dobos-Rodriguez, Adele. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge). Orchestra Filarmonica Marchigiana. Direction musicale : Daniele Callegari

daniele105Evacués en coulisse les décors du Ring de Wagner, la scène du Grand Théâtre de Genève s’offre à une version concertante d’Il Pirata de , sublimée par l’admirable Imogene de la soprano et le flamboyant Gualtiero du ténor .

À Genève, la réserve fait loi. Imprégné des gènes du protestantisme de Calvin, le public genevois peine souvent à exprimer ouvertement ses sentiments. Avec une œuvre rare comme Il Pirata de , programmée par un ensoleillé dimanche après-midi, rien ne prédispose à un succès. Pourtant, cette matinée d’opéra a déjoué tous les pronostics. Tant il est vrai que lors des applaudissements finaux, on a entendu, venant des galeries, de retentissants « Viva l’Italia ! ». Des éclats de voix qu’on n’avait plus entendus dans ce théâtre depuis ceux saluant les spectacles d’Olivier Py. Saufs que là, les clameurs étaient de réprobation. La raison de ce succès s’articule autour de quelques acteurs principaux.

Le premier, le plus important peut-être, Vincenzo Bellini. Dans cet opéra, le compositeur de Catane apporte, peut-être pour la première fois dans l’histoire de l’opéra, une musique qui exprime les sentiments humains. Il délaisse l’aspect strictement pyrotechnique du chant, celui que les castrats de l’Italie du Risorgimento avaient porté au pinacle, pour lui donner une valeur profondément expressive. Avec Il Pirata, Bellini ouvre la porte aux grandes pages qui marqueront durablement la musique d’opéra avec Norma, La Sonnambula et I Puritani. Et plus tard, celle de Giuseppe Verdi, voir de Puccini. Le chef l’a bien compris en offrant avec élégance un attentif, peu envahissant, laissant à la mélodie le soin de s’exprimer pleinement.

Second acteur du succès retentissant de cette soirée, l’Américain (Gualtiero). Celui que d’aucuns jugent comme le plus grand ténor actuel, fait une démonstration de son talent face à une partition assassine. Bellini s’était fait la réputation de « tueur de voix » tant il demandait à ses chanteurs. Et dans cette partition, le rôle du ténor n’est pas de tout repos. Les contre-ut alternent avec les notes baritonales. semble se jouer de ces difficultés, même si parfois certains de ses aigus sont plus lancés individuellement que suivant la ligne mélodique. Reste que sa prestation est brillante et enthousiasmante. Donnant à son chant toutes les couleurs du héros avide de vengeance, il est cependant capable d’y donner le charme de l’amour lorsqu’il déclare sa flamme à Imogene.

Ce charme vocal est grandement attisé par la voix de (Imogene), une voix comme on n’en a plus entendu ici depuis des lustres. La soprano sicilienne est un véritable diamant. Un de ceux qui brille de mille feux. Dès ses premières notes, un frisson parcourt la salle. Du regard on questionne son voisin pour s’assurer que nos émotions sont partagées. Dotée d’une technique impressionnante, où la projection vocale le dispute à la puissance, semble n’avoir aucune difficulté dans cette partition qu’elle chante par cœur. La diction est exemplaire, et le grain de voix, chargé d’harmoniques, respire la tradition vocale italienne. Les aigus sont solaires, les graves pleins et généreux. Mais au-delà de la musique, du chant, la soprano s’empare du texte en faisant émerger le personnage de la jeune femme résignée par son mariage forcé mais toujours nostalgique de son amour perdu. Dans une évidence confondante, elle est, elle existe, elle captive, elle bouleverse. À peine achevée sa première scène que le public explose dans des applaudissements dont la sincérité et l’enthousiasme surprennent la jeune artiste.
Dès lors, l’enchantement sera continu. Roberta Mantegna tient le devant de la scène avec cette authenticité des grands artistes. Sans forfanterie, sans prééminence, simplement avec les seules armes de son chant magnifique.

Les autres protagonistes tentent de s’élever au niveau d’interprétation de ces deux chanteurs exceptionnels, mais ils forcent leur talent à l’image du baryton (Ernesto) qui, à vouloir incarner le « méchant », oublie la ligne belcantiste pour offrir un chant heurté et vociféré. Le métier de la basse (Goffredo) ne réussit plus à cacher l’usure de sa voix. De son côté, malgré le charme de sa voix, la soprano française (Adele) manque sensiblement d’assise et de volume sonore pour se projeter fermement dans cette intrigue. Pour son compte, le ténor coréen (Itulbo) semble totalement étranger au style du belcanto et présente un chant désespérément dénué d’âme.

Toutefois, le , en très grande forme, fait montre d’une autorité d’ensemble remarquable et ses interventions font, à plusieurs reprises, se retourner les protagonistes pour en apprécier toute la palette de couleurs et de nuances.

Crédit photographique : © Roberto Ricci

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