Pleins-jeux à la Philharmonie de Paris

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Philharmonie, Grande salle Pierre Boulez. 24-III-2019. Edith Canat de Chizy (née en 1950) : Sun Dance pour orgue (CM) ; Knut Nystedt (1915-2014) : Immortal Bach (arrangement du choral « Komm, süẞer Tod » BWV 478 de Johann Sebastian Bach) ; Ondřej Adámek (né en 1979) : Lost Prayer Book pour sheng et ensemble ; Raphaël Cendo (né en 1975) : Individua pour orgue, électronique et chœur d’orgue (CM). Chœur Les Voix de l’Hautil (collège Les Merisiers, Jouy-Le-Moutier) ; Chœurs d’enfants (collège Georges Brassens, Taverny) ; Chœur d’enfants (école Chateaubriand / CRR de Créteil ; Maîtrise du CRR de Créteil ; Chœur de chambre d’Île-de-France ; Chœurs étudiant et Chœur mixte du CRR de Cergy-Pontoise ; Chœur de Malestroit (Bry-sur-Marne) ; Sophie Boucheron, cheffe de chœur principale ; Olivier Jacquemin, Nelly Oursel, Jean-Sébastien Veysseyre, Philippe Le Fèvre, chefs de chœur associés ; Wu Wei, sheng ; Hampus Lindwall, orgue ; Ensemble 2e2m ; direction Pierre Roullier

orgue philLes occasions d’entendre l’orgue des ateliers Rieger dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie ne sont pas si fréquentes. Aussi ce concert revêt-il un caractère doublement singulier : en faisant résonner cet instrument rare dans cet espace et en invitant quelques trois cents choristes fondus dans le public à écouter le concert mais aussi à participer à deux des pièces au programme.

C’est la raison sans doute, mais la chose devrait être plus fréquente, pour laquelle on a convié pour ce concert un présentateur en la personne d’. Il appelle sur le plateau l’organiste et compositeur suédois . Résident à Bruxelles, l’interprète est titulaire de l’orgue de l’église du Saint-Esprit à Paris. C’est lui-même qui nous parle de la première œuvre à l’affiche, Sun Dance pour orgue d’Édith Canat de Chizy, une commande de la Philharmonie qu’il joue en création mondiale. Le titre « danse du soleil » reprend l’expression d’un journaliste au sujet du « miracle de Fatima », le 13 octobre 1917. Des milliers de personnes ont été témoins de ce phénomène « miraculeux » en vertu duquel un disque argenté tournant dans le ciel et projetant des couleurs est venu percuter la terre avant de regagner les hauteurs célestes : autant de suggestions de mouvement, d’énergie cinétique et de vision colorée pour nourrir l’imaginaire sonore de la compositrice et construire une trajectoire en sondant les ressorts de cet instrument fabuleux. Strates lumineuses, boucles qui se superposent, impacts sombres, profils de chute spectaculaire… gorge d’énergie une écriture qui louvoie entre pointillisme et jeux de masses, dans une registration éminemment riche, même si l’espace très ouvert de la Philharmonie minimise un rien l’effet des contrastes.

Les sept chœurs (de 7 à 77 ans) et leur chef respectif disséminés dans la Grande Salle Pierre Boulez sont sollicités une première fois avec Immortal Bach, un hommage rendu au Kantor par le compositeur norvégien décédé en 2014, . L’émotion nous saisit à la gorge quand débute le choral « Komm, süßer Tod » de Bach chanté dans son harmonisation à quatre voix. L’idée aussi simple qu’originale de est d’en étirer la temporalité, brouillant peu à peu la polyphonie en instaurant un continuum sonore qui a valeur de trace intemporelle. C’est , sur le plateau, qui en assure l’impeccable réalisation, avec une belle autorité du geste sur lequel se règlent les autres directions.

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Les chœurs ne sont pas conviés dans l’œuvre suivante, ni l’orgue d’ailleurs puisque le compositeur tchèque , féru d’instruments rares, préfère le sheng, l’orgue à bouche chinois. Lost Prayer Book (« le livre de prière perdu ») donné en création française invite sur scène le célèbre joueur de sheng au côté de l’ et son chef . La pièce (on ne saurait parler de véritable concerto) prend sa source dans un conte dont les mots imprègnent l’écriture musicale et en modèlent la trajectoire. C’est cette frontière poreuse entre les morphologies sonores et la musicalité des mots qu’explore le compositeur avec un zeste d’humour et une part de théâtralité qui infiltrent toute sa musique. Adámek joue avec les rythmes et les phonèmes du texte que les musiciens finissent par scander à pleine voix. Le sheng ne fait pratiquement jamais entendre sa « voix » traditionnelle, utilisant parfois son instrument comme une flûte de pan en soufflant directement sur les tuyaux. D’autres modes de jeux sont sollicités, qui transgressent l’univers sonore de l’orgue à bouche pour rejoindre celui de l’ensemble instrumental dans une ambigüité recherchée. Ainsi Adámek raconte-t-il son histoire, avec un geste fort et une sensibilité singulière qui nous touchent immanquablement.

Co-commande de la Philharmonie et de la Fondation Royaumont où l’œuvre sera reprise en octobre prochain, Individua (« Indivisible ») de , seconde création du concert, est écrite pour orgue, électronique et chœur d’orgue : entendez par là l’ensemble des trois cents choristes (répartis dans la salle jusqu’au deuxième balcon) et autant de tuyaux en plastique censés spatialiser voire « augmenter » l’orgue Rieger par leurs percussions et leurs jeux flûtés associés aux manifestations vocales de l’ensemble. L’électronique participe de cette émancipation sonore, sifflets, souffles et matières bruités s’agrégeant aux couleurs de l’orgue. Cendo opte pour une écriture par gestes sonores, certains plus musclés que d’autres réclamant la paume et les avant-bras du très réactif Hampus Lindwall. Mais rien d’outré cependant de la part d’un compositeur engagé le plus souvent dans l’excès de son et d’énergie. et ses quatre chefs associés ont repris leur position stratégique pour l’exécution de ce que Cendo nomme « un rituel intergénérationnel ». Si les rouages de cette grosse machine ont encore besoin d’être huilés, l’œuvre fonctionne dans sa globalité et impressionne par l’audace des moyens et le déploiement des forces vives mises à contribution. Saluons l’initiative d’un tel projet débouchant sur une forme de concert participatif pleinement abouti.

Crédit photographique : Orgue © W.Beaucardet ; Wu Wei © Liudmila Jeremie

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