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La Chauve-souris par Célie Pauthe : Eros chez Thanatos

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Besançon. 5-IV-2019. Les 2 Scènes-Scène nationale de Besançon. Théâtre Ledoux. Johann Strauss fils (1825-1899) : La Chauve-Souris, opérette en trois actes sur un livret de Karl Haffner et Rochard Genée, d’après La Réveillon de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Célie Pauthe. Scénographie : Guillaume Delaveau. Lumière : Sébastien Michaud. Chorégraphie : Rodolphe Fouillot. Avec : Timothée Varon, Gabriel von Eisenstein ; Adriana Gonzalez, Rosalinde ; Liubov Medvedeva, Adèle ; Jean-François Marras, Alfred ; Danylo Matviienko, Docteur Falke ; Tiago Matos, Frank ; Farrah el Dibany, Prince Orlofsky ; Nelly Toffon, Ida ; Charlie Guillemin, Blind ; Gilles Ostrowsky, Frosch. Musiciens de l’Académie de l’Opéra de Paris et de l’Orchestre-Atelier Ostinato, direction : Fayçal Karaoui

MC 93 Bobigny 2018-19 "la Chauve-Souris" Johann Strauss livret Karl Haffner Direction musicale Fayçal Karoui mise en scène Célie pauthe Scénographie Guillaume Delaveau Costumes Anaïs Romand Lumière Sébastien Michaud Chorégraphie Rodolphe Fouillot Angélique Boudeville — Adriana Gonzalez Sarah Shine — Liubov Medvedeva Jeanne Ireland — Farrah El Dibany Maciej Kwasnikowski — Jean-François Marras Piotr Kumon — Timothée Varon Alexander York — Danylo Matviienko Tiago Matos, Nelly Toffon, Charlie Guillemin, et Gilles OstrowskyPari réussi pour les débuts lyriques de . La metteuse en scène de théâtre déleste de sa trop coutumière frivolité la célèbre opérette de en redonnant vie aux artistes qui, à Terezín, en 1944, jouèrent en plein enfer cette ode à l’existence. Coproduite par l’Académie de l’Opéra national de Paris et la MC93 Bobigny, voici La Chauve-souris à Besançon.

L’oeuvre ressuscite la mélancolie euphorique d’un monde qui allait disparaître. Dès son accession au trône en 1848, François-Joseph visait pour Vienne la renommée de Londres et Paris : édifications prestigieuses (son actuel Opéra d’État en 1869), investissements en tous genres, vie nocturne débridée… La prospérité fut au rendez-vous (Exposition Universelle) avant de sombrer dans le krach boursier de 1873. La Chauve-souris, créée dans la foulée, en 1874, n’obtint donc pas le succès escompté.

Célébrée par de mythiques enregistrements (Karajan, Kleiber), La Chauve-souris, renaissant de ses cendres chaque nouvel an, est trop souvent cantonnée à son stade de pur divertissement. Ce n’est pas le cas de cette nouvelle production, où l’on apprend, ce soir, beaucoup de choses. Que avait des ascendances juives, ce qui n’empêcha pas Hitler, qui en adulait les valses, de tout mettre en œuvre pour lui décerner un certificat de conformité aryenne (un peu comme de nos jours en Russie, le culte Tchaïkovski louvoie sans complexe avec la promulgation de lois interdisant la propagande homosexuelle). Que La Chauve-souris fut donnée à Terezín, sous l’impulsion de , un des nombreux musiciens déportés dans ce camp de concentration érigé en vitrine culturelle par les nazis, dans les faits antichambre d’Auschwitz. C’est cette version que , hantée par le vertige temporel de cette invitation d’Eros par Thanatos, décide d’arracher aux cendres du Temps. Sa délicatesse d’approche, déjà manifeste dans sa Fonction Ravel de 2016, fait mouche une nouvelle fois.

Sa Chauve-souris est également une invitation au voyage mémoriel. Celui que Célie Pauthe a fait à Terezín. La douceur de sa voix, le temps d’un paisible prologue, plonge d’emblée le spectateur dans l’empathie de sa démarche d’artiste. Un lent travelling arrière (synonyme au cinéma de retour vers le passé) nous fait pénétrer dans le lieu maudit. Trois murs esthétiquement patinés par le temps passé font office de décor, l’un d’eux s’enfonçant à cour dans la nuit des cintres en évoquant certaine funeste cheminée. Quelques accessoires de fortune : un canapé bricolé, un paravent d’opérette pour masquer une photo d’époque montrant l’enfilade de paillasses à même le sol d’une infirmerie, un poêle, une bâche, quelques lumignons, un tapis de fumigène… Un praticable à jardin surélève à vue la musicalité des sept musiciens de l’Académie de l’Opéra de Paris et de l’ conduits avec une chaleureuse précision par . Le contrepoint de la vidéo « revenante » de François Weber ponctuant subtilement le lamentable environnement, on suit avec le plus vif intérêt le hiatus créé entre le vaudeville de cette histoire de vengeance et l’horreur d’une Histoire dont l’être humain n’est pas près de se remettre.

MC 93 Bobigny 2018-19 "la Chauve-Souris" Johann Strauss livret Karl Haffner Direction musicale Fayçal Karoui mise en scène Célie pauthe Scénographie Guillaume Delaveau Costumes Anaïs Romand Lumière Sébastien Michaud Chorégraphie Rodolphe Fouillot Angélique Boudeville — Adriana Gonzalez Sarah Shine — Liubov Medvedeva Jeanne Ireland — Farrah El Dibany Maciej Kwasnikowski — Jean-François Marras Piotr Kumon — Timothée Varon Alexander York — Danylo Matviienko Tiago Matos, Nelly Toffon, Charlie Guillemin, et Gilles Ostrowsky

La Chauve-souris apprend en retour à Célie Pauthe à révéler sa part comique. Plutôt encline à une prégnante mélancolie (ainsi qu’en témoignent les spectacles montés au CDN de Franche-Comté, dont elle est l’actuelle directrice), elle lâche çà et là quelques saillies hilarantes, tel ce tapis gênant que l’on finit par retirer des pieds des chanteurs à l’occasion d’un unisson. Elle est secondée par une équipe de jeunes chanteurs épatants et impatients d’en découdre avec leur art. Issus de l’Académie de l’Opéra de Paris, tous sont à l’évidence prêts à affronter les plus grandes salles, presque sur-dimensionnés (l’Eisenstein de Thimotée Varon !) qu’ils apparaissent ce soir dans le Théâtre Ledoux. La distribution aligne les performances : un Alfred matamore (), une Rosalinde opulente et amusante (Adriana Gonzalez, merveilleuse Liù hier à Toulon), un Frank () des mieux timbrés, un Falke () élégant, un Orlofski de velours (), et une Adèle plus chambriste mais délicieuse (). Solides compléments de en Blind, de en Ida comme du Chœur Unikanti. On goûte aussi l’audace du Frosch gainsbourien de à qui Célie Pauthe confie un des moments les plus forts de la soirée : la présentation du film de propagande Hitler donne une ville aux juifs. Appelant un chat un chat, un mensonge un mensonge, le spectacle dénonce à travers ce film-honte, la honte des contre-vérités actuelles qui, jour après jour, tentent de tisser leur toile dans les cerveaux humains.

En plus d’être le divertissement imposant rêvé par Strauss (plus de trois heures, deux entractes !), et conclu in fine par ces vers de Robert Desnos, disparu le 8 juin 1945 à Terezín (Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore De la splendeur du jour et de tous ses présents), La Chauve-souris vue par Célie Pauthe est une vibrante adresse pédagogique à un public extrêmement jeune et pas toujours suffisamment informé, quand il n’est pas désinformé, par son pendant plus âgé. Une soirée exemplaire.

Crédits photographiques © Elisabeth Carecchio

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Besançon. 5-IV-2019. Les 2 Scènes-Scène nationale de Besançon. Théâtre Ledoux. Johann Strauss fils (1825-1899) : La Chauve-Souris, opérette en trois actes sur un livret de Karl Haffner et Rochard Genée, d’après La Réveillon de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Célie Pauthe. Scénographie : Guillaume Delaveau. Lumière : Sébastien Michaud. Chorégraphie : Rodolphe Fouillot. Avec : Timothée Varon, Gabriel von Eisenstein ; Adriana Gonzalez, Rosalinde ; Liubov Medvedeva, Adèle ; Jean-François Marras, Alfred ; Danylo Matviienko, Docteur Falke ; Tiago Matos, Frank ; Farrah el Dibany, Prince Orlofsky ; Nelly Toffon, Ida ; Charlie Guillemin, Blind ; Gilles Ostrowsky, Frosch. Musiciens de l’Académie de l’Opéra de Paris et de l’Orchestre-Atelier Ostinato, direction : Fayçal Karaoui

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