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Sidérant trio vocal de la Turandot Puccini/Berio à Toulon

La Scène, Opéra, Opéras

Toulon. Opéra. 27-I-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en trois actes et cinq scènes sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la pièce de Carlo Gozzi, complété par la version du Finale de Luciano Berio. Mise en scène: Federico Grazzini. Chorégraphie : Marta Iagatti. Décors: Andrea Belli. Costumes : Valeria Donata Bettella. Lumières : Patrick Méeüs. Vidéo: Paul Zoller. Avec : Gabriela Georgieva, Turandot ; Amadi Lagha, Calaf ; Luiz-Ottavio Faria, Timur ; Adriana Gonzalez, Liù ; Frédéric Goncalves, Ping ; Antoine Chenuet, Pang ; Vincent Ordonneau, Pong ; Olivier Dumait, Altoum ; Sébastien Lemoine, Un Mandarin; Céline Lebot, Rosemonde Bruno La Rotonda, Deux Servantes. Choeur, Membres de la Maîtrise du Conservatoire TPM (chef de chœur : Christophe Bernollin) et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction musicale : Jurjen Hempel

IMG_1847Il se passe souvent quelque chose d’original à l’Opéra de Toulon. Preuve supplémentaire avec cette Turandot  qui tourne le dos à Alfano et nous révèle les sopranos et et le ténor

On connaît la fameuse recette de cuisson du Trouvère : les cinq plus grands chanteurs du monde. Trois suffisent pour cuire à point une Turandot.  La Princesse de glace tranchante de Ghena Dimitrova semble ressuscitée. L’on n’est pas étonné d’apprendre dans le programme que fut son élève. La Turandot de la chanteuse bulgare est même autrement nuancée que sa célèbre compatriote.
est un Calaf dans la lignée de… Pavarotti, juvénile, dardé, solaire, tenant à Toulon ses Turandot ! comme d’autres à Bayreuth leurs Waelse ! On comprend que le ténor fasse les beaux soirs de Torre del Lago, à deux pas de la maison de Puccini. Espérons qu’Amadi Lagha sache préserver d’aussi exceptionnels moyens (la générosité débordante de son « Ardente d’amor » au II n’est pas sans engendrer quelque crainte.)
est une Liù au souffle puissant, aux sons filés jusqu’à l’immatériel (que serait une Liù sans sons filés !). Despina hier encore à Créteil, la soprano est la maille sans laquelle la belle ouvrage de cette œuvre terrifiante d’exigence vocale se détricoterait immanquablement. Trois noms à retenir.

Ce trio de rêve n’est jamais déconcentré par la mise en scène sobre, fonctionnelle, de , inscrite dans le décor d’un bunker avec terrasse sous la lune, espace où trouvent matière à s’ébattre quelques judicieuses idées : les crânes ras d’une population soumise, des déplacements chorégraphiés (hélas un peu délaissés par la suite), les ministres qui jouent aux dames avec les têtes des prétendants exécutés, le cadavre de Liù entre les futurs amants sur tout le Finale, les métamorphoses de la lune. Si l’on en veut un peu au metteur en scène d’avoir par trop laissé les mains de ses héros gagner les cœurs et leurs corps la rampe, on regrette surtout qu’il réduise son excellente idée (un spectacle à voir comme une marche vers la lumière) à un jeu d’orgues hésitant entre allers et retours. L’on souscrit ainsi pleinement à la nuit totale sur Calaf et Turandot au cœur du duo final tout en s’agaçant du retour trop soudain du pleins-feux. Un peu d’audace supplémentaire sur ce plan n’aurait pas nui.

Le trio de tête se voit très bien épaulé par le trio Ping/Pang/Pong (irréprochables , , ), le Timur, aussi digne que le commande la tradition, de , et l’on goûte l’Altoum joliment trémulant (tradition encore oblige !) d’. Et bien évidemment le spectaculaire chœur maison, autre pièce maîtresse de l’opéra le plus choral de son auteur !

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Si l’Orchestre de Toulon est parfois orphéonique (la marche du II), on salue le geste puissant de tout en pointant l’étrange coutume humaine qui consiste à applaudir dès que le rideau amorce un mouvement de fermeture. Difficile à comprendre, venant de la part d’hommes comme de femmes venus écouter de la musique, et se privant eux-mêmes des irrésistibles climax (parfaitement conduits par le chef) du I et du II ! A Toulon, après Nessun Dorma et son Vincero envoyé par Lagha avec une séduisante aisance, les applaudissements fusent comme à Vérone ou à Orange : heureusement le chef n’arrête pas l’orchestre d’un compositeur qui n’est pas Verdi, et qui, à l’instar de Wagner, vise la continuité du discours musical.

Le Finale réglé en catastrophe par Alfano (1926) n’a jamais convaincu que les amateurs de décibels et l’on félicitera l’Opéra de Toulon de contribuer à populariser la remarquable réécriture de (2002). Elle a le mérite de terminer dans l’apaisement cette partition de bruit et de fureur, sans peser sur des thèmes que l’on a entendus jusqu’à la lie, tout en faisant ressentir le trouble et l’appréhension des amants face à leur nouvelle vie, et surtout d’inscrire les harmonies très audacieuses de l’ultime opus de Puccini dans la musique de l’avenir.

Crédits photographiques : © Frédéric Stéphan

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