Le violon chambriste à l’époque de Mozart

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonates pour violon et pianoforte en mi bémol majeur K. 302, et en si bémol majeur K. 454. Joseph Welsch (fin du 18ème siècle) et Antoine Lacroix (1756-1806) : Thèmes et variations, deux extraits d’un recueil d’ « Airs variés pour un violon », manuscrit de la Stadtbibliothek de Lübeck. Friedrich Wilhelm Rust (1739-1796) : Sonata à violine solo col accompagnemento ; Sonata per il cembalo con violino obligato en fa majeur, toutes deux manuscrites, Stadtbibliothek zu Berlin, Preussischer Kulturbesitz. Plamena Nikitassova, violon Jacobus Steiner, 1692 ; Aline Zylberajch, hammerklavier Johann Andreas Stein, 1792. 1 CD Claves. Enregistré du 22 au 26 mai 2018 en l’église catholique de Seewen, Suisse. Textes de présentation uniquement en allemand. Durée : 69:12

 

mozart et ses contemporainsPlamena Nikitassova et , fines musiciennes historiquement très informées, nous proposent un passionnant disque de littérature violonistique à l’époque classique. 

Le programme regroupe deux sonates pour violon et piano de Mozart, séparées de six ans, mais incroyablement contrastées, en guise d’intermèdes deux thèmes et variations pour violon sans accompagnement signés des quasi-inconnus Joseph Welsch et Antoine Lacroix, et centralement, deux sonates de l’à-peine plus célèbre Friedrich Wilhelm Rust. Mozart apporta le premier ses lettres de noblesse au genre de la sonate pour violon et clavier, en équilibrant souvent avec panache le discours entre cordes frottées et frappées (ou pincées).  ne consacra au genre que quelques pages mineures d’ailleurs d’authenticité douteuse, non retenues ici. Mais ce panorama de la sonate de violon à l’âge classique outre-Rhin est complété par des œuvres intéressantes de petits maîtres presque inconnus.

Les deux sonates de Rust ici choisies montrent une belle connaissance de l’instrument et surtout une évolution stylistique assez singulière. La première frappe par son caractère quasi expérimental : une exploration systématique de la tessiture aiguë du violon, une disposition en cinq mouvements passant du sturm und drang (allegro) au style galant (les deux andantino), ponctués d’un cantabile confié au seul violon, s’accompagnant de simples pizzicati et d’un laconique scherzando final. Plus équilibrée et sous influence « viennoise », la seconde en fa majeur répartit mieux les rôles entre instrumentistes, dans un esprit chambriste plus éloquent (andantino grazioso initial) et avec un sens du discours bien mieux assumé, malgré des fins de mouvements vifs parfois abruptes.

La confrontation avec Mozart tourne court, en faveur du génial Wolfgang, retenu ici pour l’une des sonates« palatines », celle en mi bémol K. 302 (Mannheim, 1778), pré-schubertienne par ses oppositions d’éclairage des tonalités majeures et mineures, et surtout pour l’immense et célèbre si bémol majeur K. 454 (Vienne, 1784), d’un puisant lyrisme et d’une incroyable invention rythmique et mélodique, née au milieu d’un fabuleux florilège de concerti pour piano.

Les deux thèmes et variations pour violon seul sont issus d’un manuscrit compilatoire daté de 1795 et archivé à Lübeck : l’un très ornementé et virtuose de Joseph Welsch, un inconnu (peut-être simple homonyme du hautboïste de la Hofkapelle de Bonn au temps du jeune Beethoven ?), et l’autre moins extraverti et plus sensible dû au virtuose français Antoine Lacroix, ayant fui outre-Rhin la France révolutionnaire d’après 1789.

Avec son violon Stainer de 1659 tendu à l’ancienne, et sous l’emprise d’un insatiable esprit de découverte, Plamena Nikitassova propose ici une version tonifiante de toutes ces pages inconnues. On ne peut qu’admirer la richesse de l’éclairage, la variété des phrasés, l’incisivité de l’archet ou ce sens très sûr de l’ornementation ; des qualités qui font encore d’avantage mouche chez Mozart dont l’approche des deux sonates proposées est considérablement repensée dans son contexte historique, avec une rigueur extrême rejetant tout excès expressif déplacé. La claviériste strasbourgeoise , bien connue dans le petit monde des musiques anciennes, lui apporte une réplique idéale, jouant à merveille des couleurs et des registres d’intensité que lui offre son hammerklavier Stein de 1792, par exemple dans le rondo de la Sonate K. 302 de Mozart . Elle nous semble à juste titre plus extravertie dans la Sonate en fa majeur de Rust où le clavier mène la danse, et offre une réplique sensible, juste et engagée dans la Sonate en si bémol K. 454 de Mozart, sans doute le sommet musical et interprétatif de ce disque.

Le seul petit bémol provient de la réverbération naturelle de l’église de Seewen, laquelle gerce un peu le son du violon et durcit du pianoforte. De même, la balance de l’enregistrement avantage un peu trop la violoniste dont on devine l’assez imposante personnalité. Regrettons aussi que Claves ne nous livre le texte de présentation, passionnant, qu’en allemand. Mais à ces quelques réserves près, voici un très beau disque, replaçant le génie artistique de Mozart dans son contexte culturel étendu à tout la sphère germanique, sous les doigts de deux interprètes aussi complices qu’expertes et inspirées.

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