Un dîner en Enfer avec l’Ange Exterminateur de Thomas Adès

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Thomas Adès (né en 1971) : The Exterminating Angel. Livret et mise en scène : Tom Cairns, basé sur le scénario du film de Luis Bunuel et Luis Alcoriza. Décors et costumes : Hildegard Bechtler. Lumières : Jon Clark. Chorégraphie : Amir Hosseinpour. Avec : Joseph Kaiser, Edmundo de Nobile ; Amanda Echalaz, Lucia de Nobile ; Audrey Luna, Leticia Meynar ; Alice Coote, Leonora Palma ; Sally Matthews, Silvia de Avila ; Iestyn Davies, Francisco de Avila ; Christine Rice, Blanca Delgado ; Rod Gilfry, Alberto Roc ; Sophie Bevan, Beatriz ; David Portillo, Eduardo. Cynthia Millar, Ondes Martenot. Dimitri Dover, piano. Michael Kudirka, guitare. The Metropolitan Opera Orchestra & Chorus, direction : Thomas Adès. 1 DVD Erato. Enregistré en 2017 au Metropolitan de New-York. Durée : 142 minutes

 

ades-opera-the-exterminating-angel-opera-dvd-review-critique-opera-dvd-par-classiquenews-erato-2017Commande du festival de Salzbourg, The Exterminating Angel est le troisième ouvrage lyrique du compositeur britannique . Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y montre un sacré métier.

L’Ange Exterminateur est inspiré par le film du surréaliste Luis Buñuel (1962). L’histoire en est simple, bête, stupide, absurde, ironique, funèbre et tragique : de retour d’une soirée à l’opéra où ils assistaient à une représentation de Lucia di Lamermoor, une douzaine de notables se retrouvent pour dîner dans la fastueuse demeure de l’aristocrate Edmundo de Nobile et de sa femme Lucia. Première surprise pour les Nobile et leurs invités : à l’exception d’un seul, tous les domestiques ont déserté la place. Qu’à cela ne tienne, la réception se déroule tout de même. À la fin du diner, aucun participant n’arrive à quitter la pièce. Les convives s’inventent d’abord des excuses, puis se rendent compte qu’ils sont en réalité piégés par une force surnaturelle dont aucun n’imagine l’existence.

Il fallait la folie et la maîtrise de , formidable compositeur lyrique et alchimiste de l’orchestre, pour relever le défi d’écrire une œuvre musicale sur cette intrigue dont le livret est ici adapté par le metteur en scène . Car le concept du huis-clos est opératique, soit, mais tenir avec presque quinze personnages constamment en scène du début à la fin dans un seul et même environnement, cela confine au tour de force ! Pour cela, Adès a écrit une partition ambivalente. Par son ascèse mélodique, elle plonge l’auditeur dans un bain parlé/chanté presque permanent, qui nous fait un peu regretter les grandes et bouleversantes arias de The Tempest (2004). Toutefois, dans cet Ange apocalyptique règne un certain hédonisme qui pointe par une virtuosité à tous les étages. Virtuosité vocale d’abord : écrite sur mesure comme de la dentelle, la partition révèle tout le potentiel de chanteurs qu’Adès connait bien, comme la colorature (Leticia), ou le contre-ténor (le jeune et piquant Francisco), qui faisaient tous deux partie de la distribution de la reprise de sa Tempest en 2012 dans ces mêmes murs du Metropolitan. Virtuosité et hédonisme des airs et ensembles donc, mais aussi dans les furieuses parties d’orchestre, où souvent l’énergie se déchaine dans une course à l’abîme obscure de noirceur vénéneuse. Comme souvent, Adès utilise un grand orchestre auquel s’ajoute une pléiade d’instruments tels un ensemble de tambours traditionnels espagnols, une guitare « quasi » flamenco, une Onde Martenot (la voix fantomatique de « l’ange »), ou un piano baroquisant lorsque Blanca joue du Scarlatti aux invités (un passage qui évoque immanquablement les arrangements de Couperin qu’Adès a signés pour ensemble ou orchestre de chambre). Dans les dernières œuvres du compositeur, l’orchestre prend une tournure électronique par ses sonorités inouïes et la nervosité de ces changements de timbres. Sa Totentanz que l’on a entendu il y a quelques mois à la Philharmonie de Paris peut être d’ailleurs vue comme une étude préparatoire à cet opéra.

Confinant chaque minute à un paroxisme dont l’intensité se renouvelle sans cesse, l’opéra montre la nature humaine dans ce qu’elle a de plus noir, lorsqu’elle est confrontée à des situations où le sort s’acharne. Au bout d’une montée dramatique implacable où les convives ont dû faire face au manque d’hygiène, à la faim, à la soif, à la mort accidentelle, à un complot et à une tentative d’assassinat, l’œuvre s’achève dans un Libera Me terrible qui clôt et rouvre les portes de l’intrigue, les convives et le monde qui les entoure étant de nouveau prisonniers de cette force maléfique.

Travaillant avec de véritables acteurs/chanteurs, la mise en scène de fait son miel des intentions extrêmes du livret, des émotions captées de près dans la vidéo. Les belles tenues de soirée font progressivement place à des lambeaux, à des parcelles de corps et d’âmes détruites.

Notons pour terminer que l’objet DVD/Blu-ray est comme d’habitude dans les éditions du MET, augmenté par d’agréables discussions backstage (menées ici par la mezzo ), où dans un coin de scène à l’entracte le spectateur part à la rencontre des protagonistes, des chanteurs au chef Thomas Adès lui-même. Un détail vivant et instructif, donnant ainsi le cachet supplémentaire que l’on aime dans les captations de l’opéra de New-York.

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