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L’infernale Totentanz de Thomas Adès à la Philharmonie

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez. 30-I-2019. Thomas Adès (né en 1971) : Totentanz ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie n° 40. Christianne Stotijn (mezzo-soprano), Mark Stone (baryton), Orchestre de Paris, direction : Daniel Harding

800px-Totentanz_Lübeck_1701Dans le catalogue de , l’orchestre est un Roi au charisme à nul autre pareil. Force est de constater qu’avec son ébouriffante et tellurique Totentanz donnée par l’, il franchit encore une étape, utilisant une écriture qui ne connaît désormais plus aucune limite.

Créée en 2013 aux Proms de Londres dans un programme hommage à Witold Lutosławski, la Totentanz de peut en réalité être considérée comme une étude préparatoire à son opéra The Exterminating Angel, créé à Salzbourg en 2016. Inspiré par la danse macabre représentée sur la frise de la cathédrale de Lübeck (détruite par des bombardements en 1942), Totentanz déroule pendant près de quarante minutes (et à grand renfort de Dies Irae grégorien stylisés) un dialogue mythique entre un baryton incarnant la mort qui viendra tour à tour emporter toute l’humanité, du Pape au simple paysan, et le genre humain répondant à ses injonctions, représenté par une mezzo-soprano.

S’ouvrant sur une fanfare de cuivres qui n’est pas sans rappeler le Prologue de la Lulu de Berg, Totentanz est une sorte d’opéra miniature (mais quelle miniature : 110 musiciens dont 9 percussionnistes, incluant un tambour taïko et… un sac d’os !). Un petit opéra, car pendant toute l’œuvre, les deux voix dialoguent dans la fièvre et le drame. Opéra encore car les atmosphères y changent sans cesse, se renouvelant constamment, bien que le texte passe ici totalement au second plan. En effet, ces lignes écrites à même la fresque de Lübeck au XVe siècle, ne servent à Adès qu’à dresser des tableaux multiples et contrastés. S’il fallait choisir, on retiendrait le tutti central façon Lutosławski (de courtes cellules répétées ad libitum à un démoniaque niveau de décibels), qui s’ensuit avec le dialogue de la Mort du Sacristain. Un moment en apesanteur, où les miroitements dignes d’un synthétiseur des harmoniques des cordes et des gammes de piano et célesta donnent presque l’impression de voir l’ange Azraël descendre sur l’orchestre.

Blessé ce soir (il arrive sur scène en béquille et dirige sur un tabouret de répétition), se bat comme un diable avec les infernales mesures irrégulières imposées par Adès. Accroché à la partition comme à une ceinture de sécurité, il ne ménage que peu de contrastes dans une œuvre à l’incroyable densité. Toutefois, l’œuvre, par l’immense virtuosité qu’elle nécessite, permet de goûter l’assurance technique d’un bel . Côté vocal, le baryton de se trouve être peu incarné et lui aussi presque tout le temps rivé à la partition. À l’opposé, la mezzo néerlandaise semble vivre chaque note, chantant le plus souvent par cœur une pièce qu’elle a elle-même créée.

Les dernières minutes, hyper-tonales, sont bouleversante. Dans un trois temps funèbre marqué par une immuable pulsation de timbales, la mezzo-soprano chante la mort de l’enfant, et de l’innocence. Le dernier mot « tanzen » (la phrase complète de l’enfant étant « O mort, comment puis-je comprendre ? Je ne sais pas marcher, et cependant je dois danser »), résonne comme un sempiternel impératif, répété jusqu’au chuchotement, et venant s’éteindre progressivement ne laissant la place qu’au souffle retenu de l’auditeur. Un long silence s’ensuit d’ailleurs, comme si le temps était (enfin) suspendu, après plus d’une demie-heure d’essoufflement sans répit de cette danse macabre en forme de course à l’abîme.

La tragique Symphonie n° 40 de Mozart, archétype du style tardif du compositeur (matériau raréfié, aspect coloriste d’une instrumentation resserrée – ici sans trompettes ni timbales), se fond bien à la suite de l’œuvre d’Adès, même si sur le papier cette juxtaposition pouvait laisser songeur. Les musiciens de l’Orchestre de Paris auraient presque pu se passer de la partition tant ils maîtrisent l’œuvre sur le bout des doigts. Une musique rebattue qui permet de goûter le jeu collectif du groupe, qui manquait il y a quelques semaines. Paradoxalement, la vision d’Harding nous est apparue manquant de fluidité, parfois hachée (les répétitions quasi à l’identique), avec des phrasés un brin trop musclés. Dommage, même si cela ne ternit en rien la soirée !

Crédits photographiques : Les figures de la danse macabre de la cathédrale de Lübeck © Domaine Public

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