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Metz : Les Parapluies de Cherbourg à l’Opéra

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Metz. Opéra-Théâtre. 19-V-2019. Michel Legrand (1935-2019) : Les Parapluies de Cherbourg, opéra cinématographique sur un livret de Jacques Demy. Mise en espace : Emmanuel Dell’Erba. Décor : Mohamed Yamani. Costumes : Gaël Bros. Lumières : Laurent Fraye. Vidéo : Federico d’Ambrosio. Avec : Camille Nicolas, Geneviève ; Gaétan Borg, Guy ; Jasmine Roy, Madame Emery ; Marie-Catherine Baclin, Tante Élise ; Grégory Benchenafi, Roland Cassard ; Julie Wingens, Madeleine ; Franck Vincent, Monsieur Dubourg/Aubin ; Romina Palmeri, Jenny ; Robin Morgenthaler, Un garagiste/Un client/L’apprenti pompiste/Danseur ; Jérôme De Meûter, Un garagiste, Le facteur/ Le client du garage, Danseur ; Justine Nouveau, Madame Germaine, Danseuse. Candide Orchestra, sous la direction musicale de Patrick Leterme

Les Parapluies de Cherbourg © Gaël Bros (8)Coproduit avec le Palais des Beaux-Arts de Charleroi, l’Opéra de Reims et la Compagnie Ars Lyrica, l’opéra cinématographique du tandem Demy/Legrand donné à Metz est une réussite musicale et enfin scénique.

C’est à que l’on doit ce chef-d’œuvre entièrement « en-chanté » que sont Les Parapluies de Cherbourg, film promis au départ à un destin des plus traditionnels. Legrand, ayant senti la dimension profondément musicale des dialogues de , poussa ce dernier à l’inédit d’un film-opéra qui, allant bien au-delà des comédies musicales américaines, allait être aussi  la première « tragédie musicale » de l’histoire du cinéma (Une Chambre en ville, de 1982, composé cette fois par Michel Colombier en étant la seconde). Palme d’or 1964 à Cannes et succès planétaire ratifièrent le génie de cette idée folle dans une époque où le style Legrand (qui avait pourtant fait ses gammes avec Nadia Boulanger) était de surcroît regardé de très haut par la doxa culturelle d’une époque sous influence sérielle. Pourtant, pour quiconque a des oreilles, derrière l’apparente légèreté jazzy du compositeur, l’inspiration mélodique, de la plus belle eau, comme les enjeux (le conflit algérien en creux) génèrent un lyrisme qui n’a rien à envier à la plupart des opéras du répertoire. Il suffit pour cela d’écouter ce qui se trame dans les notes de « Nous sommes dans une situation difficile », « C’est un jeune homme que j’ai rencontré… », « Il s’en va, il part pour deux ans » et, bien sûr, de l’immarcescible « Mais je ne pourrai jamais vivre sans toi » !

En France, Les Parapluies ont tenté une première percée sur les planches du théâtre Montparnasse en 1979 dans une mise en scène de Raymond Gérôme qui n’a pas rencontré grand succès. En 2014, réorchestra sa partition pour une version semi-scénique dont la frustration trouvait sa consolation dans les croquis doux-amer de Sempé pour tout décor mais surtout dans la présence et la passion, au sein d’une touchante distribution, d’une authentique cantatrice : Nathalie Dessay. Il en va enfin cette fois tout autrement avec la production messine créée en 2017 à Charleroi et dont l’on espère que Michel Legrand, disparu en janvier dernier, a pu la voir.

L’on s’insurge d’abord devant la modestie de la Compagnie Ars Lyrica qui annonce une « mise en espace » alors que nous avons vu une véritable mise en scène. Emmanuel Dell’Erba opte pour un style cinématographique sophistiqué et fluide fait d’élégantes fermetures et ouvertures à l’iris au moyen de travellings de rideaux verticaux et horizontaux, parti-pris parfaitement accordé pour la première partie (Le Départ) à la brièveté des scènes du film. Derrière les espaces ainsi créés, deux cubes coulissants et multi-fonctions, intérieurs ou terrasses, suivant l’ouverture de l’objectif de la « caméra » du metteur en scène. La seconde partie (L’Absence) fait le focus en bord de scène sur la longue table des confidences et des affrontements intérieurs, table sise devant un grand miroir aux apparitions : le prolo militaire en Algérie laissant la place au diamantaire qui va la prendre également dans le cœur de l’héroïne. Le finale de la troisième partie (Le Retour) a droit à un élargissement du cadre et de la profondeur de champ pour la bouleversante scène finale sous la neige, avec station Esso, voiture, sapin de Noël. Comme au cinéma. On frissonne sous les larmes (rappelons que Legrand et Demy avait prophétisé sur la partition : « premier mouchoir » , « deuxième mouchoir »…).

Les Parapluies de Cherbourg © Gaël Bros (4)

Ce beau travail est en tous points supérieur à l’horripilante production des Demoiselles de Rochefort montée par Alain Boublil en 2003 au Palais des Congrès. Agrémenté des chorégraphies de Johan Nus (un des atouts du récent Wonderful Town de l’Opéra de Toulon) et d’une garde-robe de grande classe (Gaël Bros), on ne lui reprochera même pas certain rideau baillant quelque peu à jardin et laissant entrevoir ce qui devrait être dissimulé, ni un déni d’audace sensuelle pour faire bien comprendre ce qui se joue d’essentiel lors de la dernière nuit des amants, ou encore un léger manque d’à-plats de couleur (une des caractéristiques de l’univers de ) dans une vidéo judicieuse mais donnant parfois le sentiment que Geneviève et sa mère vivent dans une cave.

La partition est intégrale. L’arrangement de , sa direction amoureuse de la partition et les dix-huit instrumentistes du n’appellent que des éloges. , aussi à l’aise chez Bernstein (elle aussi du Wonderful Town sus-cité) que chez Legrand, est une Madame Emery royale, son autorité vocale se doublant d’un abattage de jeu des plus séduisants. Le chant et la silhouette de la Geneviève de , du Guy de font oublier Deneuve et Castelnuovo, ce qui n’était pas une donnée acquise. Le Roland très stylé de se superpose sans problème au Marc Michel du film, comme la Madeleine de Julie Wingen, très finement caractérisée, et le Monsieur Dubourg de Franck Vincent qui assure aussi le rôle d’Aubin. La diction des chanteurs est si précise que l’absence de sous-titres fait même figure d’oasis. L’absence des micros, car n’étant pas chanteurs d’opéra (hormis la lumineuse Élise de ) tous sont sonorisés, pourrait en être une seconde.

On songe donc à la prochaine étape, après la chavirante réussite de celle-ci, qui prouve la viabilité des Parapluies à la scène : comme Bernstein qui offrit son West Side Story à Kiri te Kanawa, José Carreras et Marilyn Horne, l’on a dorénavant envie que soient confiés les Parapluies de Cherbourg à des ténors, des barytons et des sopranos qui trouveraient dans cet Eugène Onéguine contemporain une hauteur d’inspiration que l’on ne trouve pas toujours en continu dans bien des opéras dits « du répertoire ».

Crédits photographiques : © Gaël Bros

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Metz. Opéra-Théâtre. 19-V-2019. Michel Legrand (1935-2019) : Les Parapluies de Cherbourg, opéra cinématographique sur un livret de Jacques Demy. Mise en espace : Emmanuel Dell’Erba. Décor : Mohamed Yamani. Costumes : Gaël Bros. Lumières : Laurent Fraye. Vidéo : Federico d’Ambrosio. Avec : Camille Nicolas, Geneviève ; Gaétan Borg, Guy ; Jasmine Roy, Madame Emery ; Marie-Catherine Baclin, Tante Élise ; Grégory Benchenafi, Roland Cassard ; Julie Wingens, Madeleine ; Franck Vincent, Monsieur Dubourg/Aubin ; Romina Palmeri, Jenny ; Robin Morgenthaler, Un garagiste/Un client/L’apprenti pompiste/Danseur ; Jérôme De Meûter, Un garagiste, Le facteur/ Le client du garage, Danseur ; Justine Nouveau, Madame Germaine, Danseuse. Candide Orchestra, sous la direction musicale de Patrick Leterme

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