Spectral I et II au Festival Manifeste

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Paris. Festival Manifeste.
Centre Pompidou. 12-VI-2019. Kaija Saariaho (née en 1952) : Terrestre, pour flûte solo et petit ensemble. Sina Fallahzadeh (née en 1981) : Metanoïa, pour baryton, ensemble et électronique. Fausto Romitelli (1963-2004) : EnTrance, pour soprano, ensemble et électronique. James Tenney (1934-2006) : In a Large, Open Space, pour 12 instruments ou plus. Christophe Forey, lumières. Serge Lemouton, Laurent Pottier, réalisation informatique musicale Ircam. Julie Brunet-Jailly, flûte. Mathieu Dubroca, baryton. Élise Chauvin, soprano. L’Itinéraire, direction : Mathieu Romano

Église Saint-Merry. 13-VI-2019. Giacinto Scelsi (1905-1988), Trilogie « Les Trois Âges de l’Hommes ». Frances-Marie Uitti, violoncelle

itineraireSans revenir aux compositeurs principaux de cette école créée en France, le Festival Manifeste 2019 rend hommage à la musique spectrale. Le premier soir, avec les figures présentes de et , avant de rejouer Romitelli et Tenney, le second soir pour Les Trois Âge de l’Homme par la créatrice et dédicataire de l’œuvre, .

Les concerts Spectral I et II rendent hommage à l’école du même nom, sans intégrer à leurs programmes Tristan Murail ou Gérard Grisey, mais plutôt en s’intéressant aux compositeurs autour ou inspirés par les travaux des théoriciens. La première pièce, Terrestre de , pour flûte solo et petit ensemble, met en avant la dextérité et l’application de la soliste Julie Brunet-Jailly, accompagnées de quelques instrumentistes de L’Itinéraire, une formation particulièrement intégrée dès les débuts du courant spectral, il y a plus de trente ans. Basé sur le recueil Oiseaux de Saint-John Perse, dont ressortent quelques bribes de texte, la pièce découle plus du ballet de Stravinsky dans la mise en avant des virtuosités de l’animal, que de toutes celles qui s’attèlent à en utiliser les chants.

Metanoïa de est ensuite donnée en création mondiale. Son titre désigne en grec « au-delà de l’esprit » et utilise l’assistance acoustique de , de l’, avec trois colonnes d’enceintes, construites de sept haut-parleurs empilés, orientés chacun dans un sens différent afin de disperser le son sans lui donner une simple direction. L’outil inventé par Marco Stroppa pour Re Orso permet de créer un espace sonore mal ou in-défini, tandis que agence les huit musiciens sur scène. Le baryton ressort du groupe par des incursions d’onomatopées, à même d’utiliser la voix comme un pur instrument, et non comme un vecteur textuel.

Plus de personnalité se dégage de la pièce de . Mort en 2004 à seulement quarante-et-un ans, le compositeur italien intéressé par la musique contemporaine comme par le rock alternatif et tous les courants dynamiques dans la recherche de nouveaux éléments sonores, se spécialise à Paris avec L’Itinéraire, pour créer EnTrance à la fin de ses deux ans de collaboration à l’, en 1995. Lors du changement de plateau, un discours permet de rappeler au public les tenants des théories du spectre sonore, avant de laisser place à l’ensemble d’instrumentistes le plus complet de la soirée. Celui-ci est assisté par l’électronique pour introduire sur la scène des instruments qui n’y sont pas, de la contrebasse classique (celle qui est présente possède cinq cordes) à la flûte à bec ou la guitare électrique. L’œuvre alterne passages forte quasi cacophoniques avec d’autres beaucoup plus doux. Ses trois parties gagnent par la présence de la soprano , particulièrement à l’aise dans la gestion des hauteurs, qui délivre toutes les inspirations-expirations du texte, pour un rendu parfois à la limite des rites sacraux.

La dernière œuvre, de , date de 1994 et tient sur une feuille. Elle consiste en une installation sonore d’une douzaine de musiciens, répartis dans les halls bas et haut du Centre Pompidou. Le public a donc quitté la grande salle et est invité à errer parmi les sons, modulés et transférés d’un instrument à l’autre selon l’improvisation du moment, à condition de sélectionner une note de la partition. La théorie se comprend, mais l’exercice a ses limites et beaucoup quittent discrètement les lieux.

Le concert du lendemain a lieu à l’Église Saint-Merry et permet de retrouver l’un des précurseurs du spectralisme, même si a surtout composé grâce à une technique d’improvisation sur ondioline après de longues phases méditatives, sans jamais vouloir imposer ses théories. Il est acquis aujourd’hui que les pièces étaient ensuite transcrites pour instruments classiques par le plus coloriste Vieri Tosatti, dont celle jouée cette année à Paris, la trilogie Les Trois Âges de l’Homme. Jouée par , sa créatrice il y a quatre décennies et sans doute la violoncelliste la plus à même de jouer Scelsi au monde, l’œuvre perd à être donnée dans une église. C’est vrai en particulier pour la première partie, Triphon, relativement ascétique par le placement à droite de l’artiste et par le manque de netteté de l’acoustique. Les modulations et le transfert à gauche de la petite scène de Frances-Marie Uitti redonnent de la voix et un caractère plus chaud à l’instrument pour Dithome, sans lui fournir non plus ce charnel que l’on a entendu depuis dans l’œuvre sous d’autres archets. Ygghur parvient par son atmosphère contemplative à rehausser l’écoute, jusqu’à ces derniers instants effacés dans le lieu de culte, après quasiment une heure de musique.

Crédit photographique © Valérie Travers

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