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À Albi, l’Espagne irradie le festival Tons Voisins

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Albi. Grand Théâtre, Théâtre des Lices. 13-14-15-VI-2019. Georges Bizet (1838-1875) : extraits de Carmen ; Franz Liszt (1811-1886) : Rapsodie espagnole ; Maurice Ravel (1875-1937) : 3 chansons de Don Quichotte à Dulcinée ; Trio le la mineur ; Boléro ; Quatuor en fa majeur ; Jacques Ibert (1890-1962) : La mort de Don Quichotte ; David Walter (né en 1958) : Don Quichotte d’après le poème de Richard Strauss (création) ; Thierry Huillet (né en 1965) : Voyage en Espagne d’après Théophile Gauthier (création) ; Francesc Burrull (né en 1934) : Cantares ; Para la libertad ; Astor Piazzola (1921-1992) : tangos ; Gran Tango ; Chick Corea (né en 1941) : Spain ; Gregory Porter (né en 1971) : chansons ; Chants séfarades ; Francis Poulenc (1899-1963) : Sonate pour violon et piano ; Frederico García Lorca (1898-1936) : mélodies ; Joaquin Turina (1882-1949) : Scène andalouse op. 7 ; Trio N° 2 op. 76 ; Enrique Granados (1867-1916) : Intermezzo de Goyescas ; L’Oriental, danse espagnole op. 37 N° 2 ; Quintette pour piano et cordes en sol mineur op. 49 ; Francisco Tarrega (1852-1909) : La Gran Jota ; Luigi Bocherrini (1743-1805) : Quintette en ré majeur G. 448 pour guitare et quatuor à cordes ; Isaac Albeniz (1860-1909) : Asturias (Leyenda) ; Manuel de Falla (1876- 1946) : Suite populaire espagnole ; Danse rituelle du feu extrait de l’Amour sorcier ; Regino de la Maza (1896-1981) : Zapateado. Cécile Piovan, soprano. Omar Hassan, baryton. Jean Goyhetche, ténor. Gilles Ramade, baryton. Nathanaël Gouin, Denis Pascal, Thierry Huillet, Samuel Bismut, pianos. Hugues Borsarello, Miguel Colon, Anne Gravoin, Sarah Drayan, Cécile Roubin, violons. Manuel Vioque-Judde, Guillaume Becker, Benjamin Touron, altos. Manuel Escauriaza, cor. Anaïde Apelian, clarinette. Marie-Paule Milone, François Salque, Aurélien Pascal, Lydia Shelley, Alexandre Spreng, violoncelles. Vincent Peirani et Gregory Dallin, accordéons. Emmanuel Rossfelder et Gilbert Clamens, guitares. Laura Simó , Gladys Cohen, chant et textes. Quatuor Voce

La mort de CarmenPour sa treizième édition, le festival de musique de chambre Tons Voisin à Albi a souhaité fêter l’Espagne en tant que voisin prestigieux d’Occitanie et de la ville.

C’est dans la complexité historique et patrimoniale de la péninsule ibérique que cette édition a plongé les auditeurs. c’est un univers d’affects, de rythmes et de couleurs, qui commence par le le rayonnement du siècle d’or et de Cervantès, de la musique de la cour d’Espagne, l’élégant et étrange mélange des musiciens italiens aux influences populaires se poursuit avec le renouveau de la musique populaire espagnole au début du XXe siècle à travers , Granados, Albéniz et même Ravel, sans oublier l’évocation de sujets plus sombres, « La Retirada », la guerre d’Espagne et les persécutions religieuses.

Carmen et Don Quichotte

Avec sa Carmen insoumise dans le beau théâtre à l’italienne des Lices, le baryton, metteur en scène et comédien synthétise le célèbre opéra de Bizet en se fondant sur la vison crue et sauvage de la nouvelle de Mérimée et ramenant l’ouvrage à ses personnages et airs principaux, pas forcément dans l’ordre imaginé par Meilhac et Halévy. La bagarre entre cigarières tourne à la cacophonie d’un chœur faux et José, adjoint de l’inspecteur qui mène l’enquête, est plus un mauvais garçon jaloux, n’hésitant pas à tuer, que le jeune sous-officier naïf et amoureux. Le drame est accompagné par un ensemble instrumental réduit à un piano, un violon, un violoncelle, une flûte et une clarinette dans une orchestration tout à fait efficace, tandis que en Carmen, Jean Goyetche en Don José et Omar Hasan en Escamillo rendent avec beaucoup de crédibilité leur coté tragique aux personnages.

Ibert La mort de Don QuichotteLe lendemain à la salle haute du Grand théâtre, la figure pittoresque et pathétique de Don Quichotte plane sur un programme romantique d’une Espagne rêvée. Le voyage commençait par une Rhapsodie espagnole de Liszt très enlevée sous les doigts experts de . Comme souvent chez Liszt, cette pièce lumineuse de 1863 évoque le souvenir d’un voyage en Espagne antérieur de dix-huit ans. On y retrouve la fougue lisztienne, mais aussi un côté ludique avec les variations sur La Folia en forme de passacaille. Comment évoquer Don Quichotte en musique sans les Trois chansons de Don Quichotte à Dulcinée de Ravel, ainsi que La Mort de Don Quichotte de Jacques Ibert ? Sur des textes de Paul Morand et Alexandre Arnoux, ces chansons commandées par Fédor Chaliapine pour le film de Georg Wilhelm Pabst en 1932, sont brillamment interprétés ici par le baryton accompagné au piano par .

Créations et rencontres

Deux créations sont au programme de ce concert généreux. D’abord la transcription pour violon, alto, violoncelle, cor, clarinette et piano par du poème symphonique de Don Quichotte, dont la texture se trouve singulièrement aérée et allégée de façon poétique pour une lecture romantique du roman de Cervantès. Puis la suite pour deux pianos du compositeur et pianiste toulousain , Le Voyage en Espagne, commandée par le festival. Les cinq mouvements (Alegrias  Danza de Madrid, Malaga… y mas, El bail nacional Vitoria, El gran viaje Andalucia, Interludio, La cabalgada infernal Torrequemada) qui parcourent la péninsule, se basent sur le récit on ne peut plus romantique de Théophile Gauthier. Se faisant face, et se répondent et se renvoient les thèmes d’une écriture tonale, colorée et virtuose avec quelques citations hispaniques où l’on retrouve l’ombre de Carmen.

Le soir au Théâtre des Lices, le programme « Spains », donne à la fois un visage sombre de l’Espagne à travers l’extradition et l’exil, mais aussi la découverte du nouveau monde de l’autre côté de l’Atlantique. En souvenir de la guerre civile et de la Retirada, Le Chant des oiseaux de Pablo Casals est devenu l’hymne des exilés, par lequel il entamait ses récitals. La chanteuse jazz participe à cette mélancolie en mettant en musique des textes des poètes Machado, Hernandez et bien sûr García Lorca, sans oublier des tangos enflammés ou nostalgiques par le duo au violoncelle et Vincent Peirani à l’accordéon, ni des pièces de qui a été lui aussi influencé par la musique espagnole.

Création Le Voyage en Espagne Th Huillet

Souvenirs d’exil

Pas moins de trois concerts émaillent la dernière journée du samedi. En ce 80e anniversaire de la Retirada, qui a profondément marqué le Sud-ouest de la France, la mémoire des exils est encore vive. Actrice et chanteuse, la pétillante Gladys Cohen a rappelé la mémoire des juifs expulsés d’Espagne à l’issue de la Reconquista au début du XVIe siècle avec des chants séfarades de son enfance en ladino, cette langue de l’exil des juifs espagnols disséminés tout autour du bassin méditerranéen. Les chants d’amour sont ironiques et les berceuses tristes. Moins puissante aujourd’hui, sa voix demeure très expressive avec de belles nuances dans les médiums.

Même si c’est loin d’être sa meilleure œuvre de musique de chambre, la Sonate pour violon et piano de , qui n’était pas à l’aise avec l’écriture pour violon, est pertinente dans une interprétation vigoureuse et volontaire par Miguel Colom et Denis Pascal. Composée entre 1942 et 1943, elle est dédiée à la mémoire du poète et la dernière note claque comme le coup de fusil qui l’a assassiné en 1936. Interprétant des mélodies de Lorca selon une présence et une énergie communicative, Gladys Cohen nous apprend que le jeune poète était lui-même un grand musicien et souhaitait consacrer sa vie à la musique.

Ravel l’espagnol

Enfin, Denis Pascal, et se lancent dans le Trio en la mineur de Maurice Ravel, cette œuvre savante et grave composée à Saint-Jean-de-Luz juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale et créée Salle Gaveau en janvier 1915. Au thème basque plutôt mélancolique du premier mouvement, succède le fameux pantoum d’après Harmonie du soir de Baudelaire à rimes croisées, où trois thèmes distincts s’entrecroisent et se combattent. S’il revient à la tradition française dans la passacaille du troisième mouvement, la complexité de la construction cède au dépouillement dans une gravité certaine. Dans le final, plus aimable et dense, le piano domine les cordes.

L’amour de Ravel pour l’Espagne était traité avec gourmandise en fin d’après midi avec des ouvrages contemporains de sa vie autour de son célébrissime Boléro dans une version particulière. La Scène andalouse de Turina pour quintette à cordes fait partie de ces œuvres espagnoles dont les auteurs ont étudié à Paris entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Ainsi que dans son Trio n° 2 op. 76, il avoue une dette à son maître Vincent d’Indy par une subtile poésie, une clarté et une fluidité propres à la musique française. La guitare que l’on n’avait pas encore entendue, est servie par deux magnifiques artistes, , disciple d’ et le compositeur . Deux pièces de Granados, un superbe extrait de Goyescas et une danse espagnole l’Oriental, témoignent de leur grande dextérité avec une fulgurante Gran Jota de Francisco Tarrega, un air à dix variations où la guitare se fait aussi percussion. Avec ses compères, Denis Pascal nous offre également le rare et superbe Quintette pour piano et cordes en sol mineur op. 49 de Granados, composé en 1895 à son retour de Paris. On y entend une forte influence française après ses rencontres avec Fauré, Dukas, d’Indy, Saint-Saëns, mais aussi Debussy et Ravel.

Bolero de Ravel à 4 violoncellesEn guise d’apéritif, , Aurélien Pascal, et Alexander Spreng se jettent avec enthousiasme dans un ébouriffant Boléro de Ravel à quatre violoncelles dans un arrangement de James Barrale. Devenu un tube mondial – ce qu’il redoutait précisément – le casse-tête que souhaitait Ravel résiste à bien des traitements et celui-ci où la rythmique de la caisse claire est obtenue en pizzicati et con legno sur le bois du violoncelle, est loin de lui faire injure.

Plus tard dans la soirée, le concert final se lâche sur le fandango, cette danse lascive dont les origines se perdent entre les Indes occidentales et le Portugal, où Casanova y voyait « l’expression de l’amour depuis sa naissance jusqu’à la fin, depuis le soupir jusqu’à l’extase ». Joyeuse et colorée, la fête commence avec le solaire Quintette pour guitare et quatuor à cordes n° 4 en ré majeur G. 448 de Boccherini par le et Emmanuel Rossfedler. Il s’agit d’un pastiche créé et arrangé par Boccherini d’après un quintette pour violoncelle et quatuor. La guitare se voit donner un rôle de tapis harmonique, une partie de basse continue ou se fait soliste en de douces inflexions. La simplicité de Boccherini laisse jaillir des mélodies librement, naturellement dansantes avec un violoncelle virtuose dans des notes très aiguës.

rebondit à la guitare avec Leyenda, un extrait d’Asturias d’Albeniz et Zapateado de Regino Sanz de la Maza, accompagnant la très stylée danseuse flamenco Marta Balparda. Dans une rare association entre le violoncelle et la guitare, Aurélien Pascal et se lancent dans la belle Suite populaire de , suvie de la Danse rituelle feu extraite de l’Amour sorcier du même et de l’impressionnant Gran tango d’ où Aurélien Pascal a comme complice le pianiste .

Pour conclure cette 13e édition du festival albigeois, le présente une interprétation superlative de justesse de ton et d’émotion du Quatuor en fa majeur de Ravel. Denis Pascal nous gratifie dans la même journée du Trio et du Quatuor du plus espagnol des compositeurs français. Composé dans l’hiver 1903 et dédié à Gabriel Fauré, l’ouvrage est un chef-d’œuvre de pureté et de douce mélancolie, non dénué d’humour dans le deuxième mouvement. Après le premier thème en pizzicati, le second thème expressif foisonne de trouvailles sonores. Le troisième mouvement présente une grande originalité lorsque que finale développe une sorte de mouvement perpétuel jusqu’à une coda lumineuse et jubilatoire.

Aux saluts, le directeur artistique annonce que l’édition 2020 sera consacrée à Beethoven, dont on fêtera le 250e anniversaire de sa naissance.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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Albi. Grand Théâtre, Théâtre des Lices. 13-14-15-VI-2019. Georges Bizet (1838-1875) : extraits de Carmen ; Franz Liszt (1811-1886) : Rapsodie espagnole ; Maurice Ravel (1875-1937) : 3 chansons de Don Quichotte à Dulcinée ; Trio le la mineur ; Boléro ; Quatuor en fa majeur ; Jacques Ibert (1890-1962) : La mort de Don Quichotte ; David Walter (né en 1958) : Don Quichotte d’après le poème de Richard Strauss (création) ; Thierry Huillet (né en 1965) : Voyage en Espagne d’après Théophile Gauthier (création) ; Francesc Burrull (né en 1934) : Cantares ; Para la libertad ; Astor Piazzola (1921-1992) : tangos ; Gran Tango ; Chick Corea (né en 1941) : Spain ; Gregory Porter (né en 1971) : chansons ; Chants séfarades ; Francis Poulenc (1899-1963) : Sonate pour violon et piano ; Frederico García Lorca (1898-1936) : mélodies ; Joaquin Turina (1882-1949) : Scène andalouse op. 7 ; Trio N° 2 op. 76 ; Enrique Granados (1867-1916) : Intermezzo de Goyescas ; L’Oriental, danse espagnole op. 37 N° 2 ; Quintette pour piano et cordes en sol mineur op. 49 ; Francisco Tarrega (1852-1909) : La Gran Jota ; Luigi Bocherrini (1743-1805) : Quintette en ré majeur G. 448 pour guitare et quatuor à cordes ; Isaac Albeniz (1860-1909) : Asturias (Leyenda) ; Manuel de Falla (1876- 1946) : Suite populaire espagnole ; Danse rituelle du feu extrait de l’Amour sorcier ; Regino de la Maza (1896-1981) : Zapateado. Cécile Piovan, soprano. Omar Hassan, baryton. Jean Goyhetche, ténor. Gilles Ramade, baryton. Nathanaël Gouin, Denis Pascal, Thierry Huillet, Samuel Bismut, pianos. Hugues Borsarello, Miguel Colon, Anne Gravoin, Sarah Drayan, Cécile Roubin, violons. Manuel Vioque-Judde, Guillaume Becker, Benjamin Touron, altos. Manuel Escauriaza, cor. Anaïde Apelian, clarinette. Marie-Paule Milone, François Salque, Aurélien Pascal, Lydia Shelley, Alexandre Spreng, violoncelles. Vincent Peirani et Gregory Dallin, accordéons. Emmanuel Rossfelder et Gilbert Clamens, guitares. Laura Simó , Gladys Cohen, chant et textes. Quatuor Voce

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