Un Air d’Opéra au Palais Garnier : une histoire de famille

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Paris. Palais Garnier. Du 28 mai 2019 au 1er septembre 2019. Exposition Un Air d’Opéra, l’Opéra de Paris de Louis XIV à la Révolution. Commissaires de l’exposition: Jean-Michel Vinciguerra (Bibliothèque Nationale de France), Mickaël Bouffard (historien de l’art), Christian Schirm (Opéra National de Paris. Scénographie: Adeline Caron

Un air d'ItalieC’est dans le cadre du 350ᵉ anniversaire de l’Opéra de Paris que la et l’ organisent l’exposition « Un Air d’Italie. L’Opéra de Paris de Louis XIV à la Révolution » dans les trop petits 300 mètres carrés qui y sont dévolus au Palais Garnier.

S’appuyant sur la polysémie du terme « air », que ce soit l’air que l’on chante, l’évocation de l’air comme un parfum et l’air de ressemblance, le postulat de l’exposition est de mettre en lumière ce que la France doit à l’Italie dans la constitution d’un théâtre lyrique français qui reste à créer au XVIIᵉ siècle ainsi qu’à lui structurer une identité nationale autonome. Le parcours évoque l’intrication des premiers opéras italiens donnés à Paris avec des ballets – dont la danse est un art tout particulièrement affectionné à la Cour du Roi Soleil.

C’est avec émotion que l’on peut y observer la patente autorisant à lancer ces premiers développements d’œuvres théâtrales d’opéra (public !) en réaction avec l’italianisme ambiant, qui connaîtront quelques déboires, ce qui permettra ensuite à Lully de devenir omniprésent sur le théâtre mis en musique et en danse. La première Académie d’opéra, créée en 1669, jouera alors un rôle sans précédent dans la vie musicale française et dans son rayonnement à l’étranger avec la tragédie lyrique puis l’opéra-ballet.

Les quelques cent trente pièces exposées permettent également d’apprécier les inspirations comiques voire burlesques que les livrets de tragédie inspirent (tel L’Arlequin Phaéton dont on peut admirer une gravure de 1692, la création d’une scène d’Opéra-Comique devant attendre 1715), qui, en retour, intégreront des rôles comiques (tel le rôle titre bien connu de Platée). Ceci autorisera le genre de l’opéra à aborder progressivement les sujets plus triviaux de la vie quotidienne. Dans ce parcours chronologique, l’exposition revisite les conflits esthétiques successifs à travers l’accueil des différents compositeurs de part et d’autre des Alpes telles la Querelle des Bouffons (qui éclate car La Serva Padrona est représentée à l’Opéra et non plus à la Comédie-Italienne de Paris), la guerre entre les Piccinistes et les Gluckistes, mais également les remaniements des partitions existantes pour s’adapter au nouveau format de l’orchestre de l’Académie royale de musique (on peut admirer la manuscrit de Casanova ébloui par l’orchestre de l’Opéra). De la même façon, les évolutions au niveau musical se répercutent dans la danse : modification du jeu des danseurs, allègement des costumes, suppression des masques sont le fer de lance du réformateur de la danse qu’est Noverre.

L’histoire de toutes les déclinaisons du genre de la tragédie lyrique se perdra avec la perte du privilège royal au crépuscule du XVIIIᵉ siècle, mais l’opéra sera pérennisé par la nécessité reconnue (déjà à l’époque !) de maintenir, pour le prestige international et malgré un bilan financier déficitaire, une production lyrique dont les remaniements suivront les évolutions artistiques : c’est sur les cendres du pouvoir royal que débute le romantisme et surtout, quelques décennies plus tard (et avec quelques bouleversement politiques…) le Grand Opéra qui sera le sujet de la prochaine exposition organisée au Palais Garnier pour fêter le 350ᵉ anniversaire de l’Opéra de Paris.

Le choix scénographique de l’exposition est judicieusement clair : le contraste entre un bleu gris (identifiable aux plaisirs de la danse du ballet de cour en France) et un jaune napolitain (assimilable à l’origine italienne de l’opéra) permet de mettre en lumière la relation ambiguë de la France à l’égard de l’Italie pour se terminer dans la rotonde centrale où les différentes cimaises explorent les controverses plus nationalistes et les différends esthétiques.

Projet de décor pour le premier acte de "Proserpine" de Jean-Baptiste Lully

Un mot du catalogue  : il est absolument complémentaire de l’exposition ; des reproductions de documents non présentés dans l’exposition permettant d’enrichir le propos étudié sont agréablement mis en relation avec ce qu’il est permis de considérer dans les gravures et peintures au Palais Garnier. Les essais des commissaires sur l’exposition sont agrémentés de textes plus spécialisés et non moins intéressants (tels ceux concernant les costumes ou les décors qui ont été fondamentaux dans l’élaboration d’un imaginaire où les plaisirs du Roi ne cédaient sur aucune autre prérogrative). L’ouvrage est donc, autant pour le connaisseur que pour le néophyte, un plaisir renouvelé de celui éprouvé pendant la visite physique de l’exposition.

Partant d’une volonté royale (tant par intérêt politique que par plaisir personnel des monarques, d’abord Louis XIII et conforté par Louis XIV), la création, le déploiement et la fin du genre de l’opéra sous la monarchie française connaît rapprochements équivoques et distanciations querelleuses entre l’imagination italienne et le bon goût français : au fond, une histoire de famille.

Crédits photographiques : Jean-Louis Fesch, Médée dans l’opéra Thésée, 1770-1778, gouache sur vélin © BnF, Musique, Bibliothèque-musée de l’Opéra / Piero Bonifazio Algieri, Palais de Cérès, maquette de décor en volume pour l’acte I de Proserpine de Lully, 1758, gouache et rehauts d’or © Centre des monuments nationaux

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