La Scène, Spectacles divers

Le Théâtre du Châtelet fête sa réouverture

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Paris. Théâtre du Châtelet. 13-IX-2019. Erik Satie / Sir Harrison Birtwistle : Mercure (extraits), arrangement pour ensemble instrumental ; Ensemble Intercontemporain ; direction Matthias Pintscher. Marionetas gigantes de Moçambique ; musique timbilas et percussions ; direction Leonardo Banze. Boite Noire : Barre russe, Fil de fer, Cerceau ; musique DakhaBrakha ; direction artitique Stéphane Ricordel. Streb Extreme Action : Pipe Dreams (CM), Small Rise, Landscape ; direction artistique Elizabeth Streb ; musique de Pierre-Yves Macé (né en 1980) : L’Algèbre est dans les arbres pour ensemble et électronique (CM) ; Ensemble Intercontemporain ; direction Matthias Pintscher

Batucada géante, arts du cirque et création sonore se croisent et interagissent dans Parade, le spectacle imaginé par les nouveaux directeurs du Théâtre du Châtelet pour la réouverture de l’établissement mythique qui retrouve ses couleurs d’origine après deux ans et demi de travaux.

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C’est l’univers de l’iconoclaste , plus que son ballet Parade (créé en 1917 au Châtelet avec le rideau de scène et les décors de Picasso) qui inspire le metteur en scène Martin Duncan pour le spectacle festif autant que populaire qui se déroule durant trois jours hors les murs et dans l’enceinte du théâtre : avec d’abord la déambulation musclée, entre l’Hôtel de ville et le Châtelet, des tambours (une bonne centaine de musiciens amateurs) et des marionnettes géantes du Mozambique ; ou encore l’exécution en plein air des Vexations de Satie (un fredon répété 840 fois) par des pianistes amateurs. Le public appâté peut aussi assister gratuitement aux performances des comédiens et musiciens censés nous immerger dans le monde étrange de Satie : le compositeur échange avec son ami Diaghilev, avec machine à écrire et pistolets (les accessoires de Parade) dans la chambre « absinthe » où danse Nijinsky ; on joue et chante sa première Gymnopédie dans le Foyer où sont empilés plusieurs pianos et où s’extasient des sirènes… Voilà une incitation plaisante pour visiter les trois étages du théâtre et accéder à la splendide terrasse supérieure où le public peut désormais consommer avec vue.

Les solistes de l’Intercontemporain et leur chef sont dans la fosse, avant le début du spectacle, pour jouer, de manière un rien confidentiel (il y a beaucoup de bruit dans la salle), des extraits du Mercure de Satie, dans l’arrangement de Sir . Cet autre ballet du maître d’Arcueil (il en a écrit quatre !) est créé en 1924 par une compagnie concurrente de celle de Diaghilev, avec Picasso pour les décors et pour la chorégraphie : couleurs acides, rythmes alertes et musique à l’emporte-pièce sont restitués par l’EIC avec une belle énergie.

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Au lever de rideau, après le salut des marionnettes géantes (homme, femme et ours blanc) et leurs tambours attenants, c’est le quatuor vocal et instrumental DakhaBrakha qui est sous les projecteurs, en surplomb pour laisser le champ libre aux acrobates de Boite noire, une création de Stéphane Ricordel rehaussée par les lasers de Sinéad McKenna. Fondé en 2004, le groupe ukrainien, en habits et coiffes traditionnels, revisite le fond musical de son pays avec tout le confort moderne. La voix de tête de Marko Halanevych et la plénitude du timbre des trois femmes ne laissent pas indifférent, tout comme cette séquence improvisée avec cris et appeaux sur laquelle s’inscrit le mouvement de la funambule. Sur le plateau, le spectacle donné à voir subjugue, par la qualité tant physique qu’artistique des acrobates voltigeurs qui ont travaillé de concert avec les musiciens, non pas en synchronie rythmique mais dans une même temporalité permettant aux deux instances d’évoluer en contrepoint.

Sur son fil, l’élégante Tatiana-Mosio Bongonga danse sous l’incitation des interprètes. Après sa prestation sidérante sur la barre russe, Alexandra Royer, également spécialiste du cercle aérien, évolue dans l’espace en synergie avec les voix galvanisantes de DakhaBrakha.

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Peu de compositeurs, dans le milieu de la musique écrite, ont encore exploré les liens avec l’art des circassiens. C’est ce que tente avec bonheur le compositeur dans sa nouvelle pièce L’Algèbre est dans les arbres pour ensemble et électronique, donnée ce soir en création par l’EIC qui est revenu dans la fosse. En piste, les artistes de Streb extreme action, une compagnie  fondée par la chorégraphe et danseuse new-yorkaise Elizabeth Streb qui explore toujours plus avant les ressorts du mouvement : « Avec la compagnie Streb, nous montrons l’utilisation de la gravité et l’impact au moment de l’atterrissage », précise-t-elle : dans Pipe Dreams, commande du Théâtre du Châtelet, trois acrobates-danseurs sont arrimés à une barre et effectuent des révolutions de 360 degrés, ou moins selon les combinatoires du mouvement. Quatre performers sont ensuite au sol, testant cette fois l’atterrissage des corps et leur impact sonore sur un tapis de sol amplifié (Small rise). Dans Landscape enfin, six acrobates et un système efficace de poulies défient la pesanteur dans un ballet bluffant où les interventions vocales, rappelant celles des astronautes en expédition, participent du bon déroulement des opérations.

Tout comme la musique de , dardant ses couleurs dans les registres extrêmes : grain sombre de la contrebasse, contrebasson et clarinette basse d’une part, percussions résonnantes d’autre part, déclinant une riche palette de sons bruiteux. Des textures légères et une musique de gestes aux morphologies flexibles (glissades) s’entendent durant la première séquence. L’écriture s’anime et fonctionne en boucles (percussions scintillantes, jubilation des cuivres et marqueterie de timbres) durant les transitions, avant que les voix des acrobates ne se manifestent à nouveau. L’électronique entretient une trame quasi immobile durant les exercices au sol, colorées par la percussion et quelques multiphoniques s’échappant de la clarinette basse. Le dernier tableau s’inscrit sur une toile sonore mouvante, pigmentée par les interventions ponctuelles des vents. Jamais la musique n’est occultée par le spectacle visuel, ajoutant son contrepoint aux gestes fluides des performers, dans un espace-temps fort bien pensé par notre compositeur.

Parade oblige, le « french cancan » du finale est lancé sans transition, en un contraste hardi qui aurait enchanté Satie.

Crédits photographiques : © Théâtre du Châtelet

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Paris. Théâtre du Châtelet. 13-IX-2019. Erik Satie / Sir Harrison Birtwistle : Mercure (extraits), arrangement pour ensemble instrumental ; Ensemble Intercontemporain ; direction Matthias Pintscher. Marionetas gigantes de Moçambique ; musique timbilas et percussions ; direction Leonardo Banze. Boite Noire : Barre russe, Fil de fer, Cerceau ; musique DakhaBrakha ; direction artitique Stéphane Ricordel. Streb Extreme Action : Pipe Dreams (CM), Small Rise, Landscape ; direction artistique Elizabeth Streb ; musique de Pierre-Yves Macé (né en 1980) : L’Algèbre est dans les arbres pour ensemble et électronique (CM) ; Ensemble Intercontemporain ; direction Matthias Pintscher

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