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Madama Butterfly à l’Opéra royal de Wallonie-Liège : retour vers le futur

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LIège. Opéra royal de Wallonie. 15-IX-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, tragédie japonaise en trois actes, sur un livret de Giuseppe Giacosa et de Luigi Illica, d’après la pièce de David Belasco et la nouvelle de John Lutter Long. Mise en scène : Stefano Mazzonis di Pralafera. Décors : Jean-Guy Lecat. Costumes : Fernand Ruiz. Lumières : Franco Marri. Consultante aux traditions japonaises : Misaya Iodice-Fujie. Avec : Svetlana Aksenova (Cio-Cio-San), Alexey Dolgov (F.B Pinkerton), Mario Cassi (le consul Sharpless), Sabina Willeit (Suzuki), Saverio Fiore (Goro), Alexise Yerna (Kate Pinkerton), Luca Dall’Amico (lo zio Bonzo), Patrick Delcour (Il commissario/ Yamadori), Alexei Gorbatchev (Yakusidé), Benoît Delvaux (l’ufficiale del registro), Réjane Soldano (La madre), Dominique Detorunay (La zia), Barbara Pryk (la cugina). Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège (chef de chœur : Pierre Iodice). Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, direcion : Speranza Scapucci

L’Opéra royal de Wallonie ouvre sa saison par une nouvelle production de Madama Butterfly de . Au-delà d’une distribution inégale, on en retiendra l’intéressant pari d’une transposition de l’action dans le contexte nippon plus récent, laquelle ne va pas sans ménager quelques surprises, outre un sensible détournement de l’argument frisant le contre-sens lors du tragique dénouement final.

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Pour sa mise en scène,  le directeur de l’institution liégeoise imprime à l’intrigue un bond temporel d’un petit demi-siècle : Nagasaki n’est plus, telle qu’à l’époque de la composition (1901-1903), ce port ouvert au commerce et aux cultures étrangères, sous la menace des canons entre autres américains, mais une ville déjà reconstruite après le feu nucléaire de 1945 et sous la domination de l’Oncle Sam. Le choc historique et civilisationnel du livret est peut-être ainsi rendu plus palpable pour le public, et est renforcé par la mutation tant des décors, sobrement classiques et éclairants de Jean-Guy Lecat, que des costumes évocateurs de Fernand Ruiz : Cio-Cio-San/Butterfly évolue de l’univers japonais « traditionnel » (très habilement évoqué, grâce aux précieux conseils de Misaya Iodice-Fujie) à son américanisation figurée par la métamorphose lors de l’entracte de la « maison à soufflets » en sobre penthouse façon golden Fifities. L’héroïne évolue au fil du même jeu de mutations par le truchement des coiffures et habits dès lors d’une très american way of life, loin des kimonos du premier acte. Mais avouons avoir trouvé bien moins heureuse l’arrivée hollywoodienne en hélicoptère des époux Pinkerton et du consul Sharpless lors du dernier tableau, surlignage kitsch qui détonne quelque peu dans cet ensemble plutôt épuré.

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Stefano Mazzonis s’en explique en détails dans le programme : Butterfly est pour lui une femme forte, l’équivalente des Tosca ou Turandot et bien plus qu’une simple épouse de complaisance choisie par un entremetteur. Elle demeure de la race des seigneurs, et, femme amoureuse, s’affirme au-delà de sa prétendue naïveté comme la défenderesse de ses droits et de son bonheur conjugal, quel qu’en soit le prix.
Mais que penser de la contestable et ultime surprise réservée au spectateur aux derniers instants de la représentation, laquelle trahit quelque peu le livret et l’essence de l’œuvre ? Après le suicide d’honneur, pudiquement masqué, de l’héroïne, Lady Pinkerton se précipite vers un landau… vide d’où elle ne peut extraire que couvertures et coussins. Le couple repartira meurtri et les mains vides aux États-Unis : pas de bambin à l’horizon. Butterfly a-t-elle fantasmé une hypothétique grossesse ? A-t-elle manipulé le lieutenant pour favoriser son retour et le piéger ? Ou l’enfant a-t-il disparu ? À chaque spectateur d’établir sa vérité avec cette tragique fin ouverte, réinventée de manière discutable.

La direction musicale très impliquée de Speranza Scapucci, parfois plus attentive à son plateau qu’à son orchestre, ne va pas çà et là sans une légère précipitation ou fébrilité dans les pages plus survoltées (le fugato du prélude). Mais elle rend un vibrant hommage à l’orchestration géniale de sans jamais sacrifier à la facilité d’un « japonisme » ambiant au gré des évocations exotiques. Regrettons parfois un relatif manque de cohésion des pupitres de cordes (premiers violons et violoncelles en particulier).

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La production liégeoise présente deux couples Butterfly/Pinkerton : ce dimanche, c’est la soprano russe qui campe une Cio-Cio-San en phase avec la vision du metteur en scène : loin d’être l’adolescente de quinze ans évoquée au premier acte, par sa vocalité pulpeuse et son vibrato un peu large dans le grave elle campe une femme très mûre et fidèle, plus confiante que blessée, jusqu’à l’écroulement psychologique final face à la révélation de la triste réalité. Fascinant de magnétisme, son « Un bel di vedremo » d’un sobre hiératisme un rien statique se veut l’air d’un futur heureux tangible plus que l’évocation d’un rêve éveillé. Russe également, , sans mériter les huées dont l’a affligé une frange du public, incarne un Pinkerton monolithique et s’embarrasse peu de nuances ou de subtilité. La justesse est parfois mise à mal dans l’aigu, et les portamenti et autres effets de gorge nous renvoient à une conception un peu compassée du vérisme. Par contre, la Suzuki de n’appelle que des éloges par son implication dramatique aussi sobre qu’efficace doublée d’une musicalité jamais prise en défaut. Le probe Sharpless de est du même tonneau, sobre et sombre incarnation du Fatum au-delà de toute fonction protocolaire. incarne tant par sa tessiture de ténor léger que par son très évocateur jeu scénique un Goro idéal de félonie et de vénalité. La courte intervention en bonze de Luca Dall’amico, d’une souveraine et menaçante autorité, ainsi que les brèves apparitions d’ en Kate Pinkerton et de tantôt comme commissaire, tantôt en Yamadori, tous trois habitués de la maison liégeoise, complètent idéalement cette distribution, marquée sans conteste plus par l’incarnation presque charnelle de en Cio-Cio-San que par la réplique un peu brouillonne d’.

Crédits photographiques : ensemble, Svettlana Aksenova, Alexey Dolgov et Svetlana Aksenova © Opéra Royal de Wallonie-Liège

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LIège. Opéra royal de Wallonie. 15-IX-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, tragédie japonaise en trois actes, sur un livret de Giuseppe Giacosa et de Luigi Illica, d’après la pièce de David Belasco et la nouvelle de John Lutter Long. Mise en scène : Stefano Mazzonis di Pralafera. Décors : Jean-Guy Lecat. Costumes : Fernand Ruiz. Lumières : Franco Marri. Consultante aux traditions japonaises : Misaya Iodice-Fujie. Avec : Svetlana Aksenova (Cio-Cio-San), Alexey Dolgov (F.B Pinkerton), Mario Cassi (le consul Sharpless), Sabina Willeit (Suzuki), Saverio Fiore (Goro), Alexise Yerna (Kate Pinkerton), Luca Dall’Amico (lo zio Bonzo), Patrick Delcour (Il commissario/ Yamadori), Alexei Gorbatchev (Yakusidé), Benoît Delvaux (l’ufficiale del registro), Réjane Soldano (La madre), Dominique Detorunay (La zia), Barbara Pryk (la cugina). Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège (chef de chœur : Pierre Iodice). Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, direcion : Speranza Scapucci

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