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Viola organista ou le rêve d’un instrument idéal de Léonard de Vinci

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Léonard de Vinci a laissé de nombreux projets, dont certains n’ont jamais été accomplis. D’autres, construits loin après sa mort, ont souvent fonctionné exactement comme leur concepteur l’avait imaginé, prouvant à la fois son talent artistique et son esprit d’invention hors du commun. Pour accéder au dossier complet : Les mystères musicaux de Léonard de Vinci

 

Léonard de Vinci a laissé de nombreux projets, dont certains n’ont jamais été accomplis. D’autres, construits loin après sa mort, ont souvent fonctionné exactement comme leur concepteur l’avait imaginé, prouvant à la fois son talent artistique et son esprit d’invention hors du commun.

slawomir_zubrzycki_fot_schubert17Étant lui-même compositeur et instrumentiste, Léonard s’intéressait vivement à la réalisation de la polyphonie dans la musique de la Renaissance, tout autant qu’à l’aspect sonore de celle-ci. En quête de nouveaux appareils instrumentaux qui lui permettraient de perfectionner la palette expressive dans l’exécution musicale – et en reconnaissant les limites de la mise en œuvre de la polyphonie sur les instruments à cordes –, il conçoit la viola organista ; un instrument dont il rêve, mais dont il ne laisse aucune trace matérielle. La description et les esquisses de cet engin imaginaire se trouvent rassemblés dans l’un des douze volumes du Codex Atlanticus, son carnet d’annotations le plus important, élaboré dans les années 1489-1492 (l’année de la découverte de l’Amérique !) et conservé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, de même que dans le manuscrit « H » à l’Institut de France. L’originalité de cette innovation est due au fait qu’il s’agit du premier instrument à cordes frottées et à clavier en même temps, et dont le seul exemplaire restant, qui d’ailleurs ne joue plus, est celui du religieux espagnol Raymundo Truchado (de 1625), détenu au Musée des instruments de musique de Bruxelles.

Léonard voulait sans doute créer un instrument universel, combinant les qualités sonores des altos (da gamba ou da braccio) avec la possibilité de produire une texture polyphonique avec le clavier. Une machine apte aussi bien à donner un son continu comme celui des orgues qu’à moduler la dynamique et l’effet de vibrato, comme chez les instruments à cordes.

Une construction particulière

Le concept original de Léonard, tel qu’il a été conservé dans son carnet d’annotations, utilise une roue en mouvement permanent qui actionne, perpendiculairement aux cordes de l’instrument, un archet en boucle. Les cordes se déplacent vers la boucle de l’archet suite à l’enfoncement des touches du clavier, ce qui déclenche la résonance de la corde à sa hauteur d’accordage. Sachant que les dessins ne présentent pas un seul instrument, mais une huitaine de modèles dissemblables, on constate que la conception de la viola organista a évolué à partir de son prototype, la vielle, populaire déjà aux XIIe et XIIIe siècles. Or, dans les esquisses, la viola apparaît sous différentes formes, celle de clavecin étant vraisemblablement l’étape ultime du développement.

Le principe général du fonctionnement de cette dernière version consiste à faire bouger les cordes vers les archets, et ce, au moyen d’un mécanisme conjuguant le clavier aux cordes. Pour les archets, il en existe deux types qui n’apparaissent jamais ensemble (on a soit les uns, soit les autres au sein d’un instrument), tous les deux munis de crins de cheval enduits de colophane : des archets à bandes de cuir (des ceintures plates dont chacune est tendue sur deux roues afin d’être entraînée par ces roues, de sorte qu’elle puisse frotter les cordes) et des archets circulaires, qualifiés de « bossues » à cause de leur forme de roue, comme dans la vielle, et qui donnent généralement un son plus ample. Ces archets sont propulsés par un dispositif relié à une pédale pour être mis en mouvement et provoquer la résonance des cordes. Le son se produit lorsque, à l’aide du mécanisme du clavier, une corde s’abaisse afin d’être pressée contre l’archet. Chaque touche fait sonner sa propre corde indépendamment. Dans certains modèles, les cordes sont divisées par des tangentes (comme dans les vielles à roue) de façon qu’il y ait plus de touches que de cordes car plusieurs notes peuvent être jouées sur la même corde. Les cordes restent en contact avec l’archet aussi longtemps que la touche est appuyée. Avec cette solution, le son continu propre à la vielle à roue, peut être évité. Ceci permet également de jouer avec les deux mains sur le clavier avec des articulations variées. Le mécanisme du clavier est susceptible d’affecter la dynamique, l’articulation et le vibrato, et l’accélération de la course des archets augmente la dynamique et change le timbre du son. L’étendue dynamique de cet engin est comparable à celle des anciens pianos-forte historiques.

slawomir_zubrzycki_fot_schubert04Le premier instrument de ce type, nommé Geigenwerk, a été construit par Hans Heiden à Nuremberg en 1575. Il était muni d’un archet à bande. Heiden, a-t-il eu accès à l’idée de Léonard ? Cela aurait pu être possible. Nous savons que l’instrument de Heiden a été confié à , maître de chapelle à la cour du prince à Munich. Là, un compatriote toscan de Léonard, Vincenzo Galilei (le père de Galileo) a eu l’occasion de jouer sur l’instrument de Heiden. Vincenzo Galilei a brièvement évoqué cet instrument, tout autant qu’un modèle antérieur d’origine italienne. Peut-être que les commentaires des compositeurs étaient à l’origine de la construction par Heiden d’une version améliorée de l’instrument. Cette fois, la machine était équipée d’archets en forme de roue et d’un mécanisme à cordes très similaire et tout aussi ingénieux que celui des dessins de Léonard. La description de l’engin de Heiden, y compris ses caractéristiques sonores et ses propriétés musicales, a été publiée dans Syntagma musicum de en 1618. Ce n’était pas le seul instrument fabriqué. L’idée décrite par Praetorius a inspiré plusieurs constructeurs, tels que Raymundo Truchado (Espagne), Rutgerus Plenius (Angleterre), Johann Hohlfeld (Allemagne), Traugott Wasianski (Royaume de Prusse), Hermann Lichtenthal (Belgique), Jan Jarmusiewicz (Pologne) et d’autres. Fait intéressant, ils ont tous traité leurs desseins comme leurs propres inventions et leur ont donné des noms différents.

Il est presque certain que la viola organista n’a jamais été construite du vivant de Léonard de Vinci. Il convient de se poser la question de pourquoi elle n’a pas résisté à l’épreuve du temps et n’a pas réussi à s’imposer comme instrument pour lequel les plus éminents compositeurs pourraient élaborer leurs œuvres. La réponse est simple : les multiples cordes en boyau tendues dans son intérieur étaient extrêmement sensibles ; en conséquence, l’instrument se désaccordait rapidement. D’ailleurs, tout comme pour les autres instruments à cordes, comme la viole de gambe, pour laquelle, en revanche, l’ajustement des cordes ne pose pas de problèmes car elles sont peu nombreuses.

Encore que la Sonate en sol majeur pour Bogenklavier Wq. 65/48 de soit la seule œuvre connue écrite originellement pour l’instrument de type viola organista, bien d’autres partitions s’y adaptent facilement.

Construction de la viola organista par Sławomir Zubrzycki

En 2012, après quatre ans de travaux, le Polonais Sławomir Zubrzycki achève le premier modèle contemporain de la viola organista, fidèle aux divers dessins de Léonard, de même qu’à la description de l’instrument de Heiden laissée par Michael Praetorius. Cette construction est inspirée par un mécanisme inhabituel façonné dans les années 1830 dans les environs de Łańcut. Ce mécanisme, construit par le prêtre Jan Jarmusiewicz, et qui n’existe plus à notre époque, s’appelait klawiolin (du polonais, liaison des mots « clavier » et « violon ») et permettait au clavier d’extraire les sons semblables à ceux que produisent des instruments à cordes frottées.

Voilà comment Sławomir Zubrzycki résume son travail : « L’instrument que j’ai construit entre 2009 et 2012 n’est une copie d’aucun instrument historique, car ils ont presque tous été perdus et aucun plan de construction n’a survécu. Mon instrument est une synthèse qui s’appuie sur diverses sources, parmi lesquelles les dessins de Léonard de Vinci et la description de ont joué un rôle de premier plan. […] Dans mon travail de reconstruction, j’ai suivi trois indices. Le premier était l’idée de la sonorité ; le second, l’idée du répertoire potentiel […]. Ce n’est qu’alors que je pouvais penser à la structure de l’instrument. Après la lecture du livre de Praetorius, je savais que sa sonorité devait ressembler à celle de la viole de gambe, mais qu’elle pouvait aussi entrer légèrement dans la gamme des sons que produisent d’autres instruments à cordes, à vent ou, dans certains cas, de l’orgue. »

En 2015, Sławomir Zubrzycki enregistre un disque. Éditée par PianoClassic Association and Stockholm Early Music Festival, cette réalisation nous dévoile la sonorité de « sa » viola organista, se distinguant par la chaleur d’un ton riche en harmoniques, subtil et velouté. Voici un instrument qui, dans sa version élargie, pourrait remplacer avec succès tout un ensemble de cordes.

Les propos ont été recueillis auprès de Sławomir Zubrzycki.

Crédits photographiques : images de la viola organista construite par Sławomir Zubrzycki © Klaudyna Schubert

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Léonard de Vinci a laissé de nombreux projets, dont certains n’ont jamais été accomplis. D’autres, construits loin après sa mort, ont souvent fonctionné exactement comme leur concepteur l’avait imaginé, prouvant à la fois son talent artistique et son esprit d’invention hors du commun. Pour accéder au dossier complet : Les mystères musicaux de Léonard de Vinci

 
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