Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

En concert à Gaveau, avec la pianiste Françoise Thinat

Plus de détails

Paris. Salle Gaveau. 4-XII-2019. Gabriel Fauré (1845-1924) : Thème et variations op. 73 ; Claude Debussy (1862-1918) : Six préludes Livre II ; Jacques Lenot (né en 1945) : Six Nocturnes (CM) ; Frédéric Chopin (1810-1847) : 24 Préludes. Françoise Thinat, piano

Subtilement élaboré à partir du chiffre 6 et ses multiples (12, 18 et 24), le programme de musique française (ou assimilée) qu’a choisi pour son concert à la Salle Gaveau inclut une création mondiale, six Nocturnes de , extraits d’un corpus de 18 pièces que le compositeur lui a dédiées. 

francoise_thinat

Est-il encore besoin de présenter , immense pianiste et pédagogue, disciple d’Yvonne Lefébure et Marguerite Long, qui fonde en 1994 le Concours International de Piano d’Orléans afin d’inviter les jeunes interprètes à jouer la musique d’aujourd’hui ? Elle l’a elle-même toujours défendue, mettant entre autres à son répertoire les sonates de Barraqué et de Dukas, deux monuments aussi impressionnants que rarement joués qu’elle grave en 1972 sous le label Solstice. Elle a enseigné à l’École Normale jusqu’en 2018 et continue à soutenir et à promouvoir les jeunes talents grâce à son association Galaxie.

Pour l’heure, elle débute la soirée avec Thème et variations (12 comme il se doit) op. 73 de , une pièce de 1895 élaborée sur le rythme pointé d’une marche funèbre : c’est une pièce de bravoure ouvrant progressivement l’espace de résonance. L’élégance de la phrase et l’art subtil du maître émeuvent sous les doigts de la pianiste dans les variations 8, 9 et 10, tandis qu’elle libère une énergie insoupçonnée dans la onzième variation où la sonorité de l’instrument acquiert toute son amplitude.

Si l’écriture de est plus économe, l’énergie du geste n’est pas moins sollicitée dans les six Nocturnes entendus ce soir en création mondiale et sélectionnés librement parmi les dix-huit numéros : musique de timbre, dardant avec une certaine violence les sonorités aiguës du registre quand les graves bénéficient d’une profondeur plus chaleureuse (1). Lenot aime opposer les registres, dans un jeu quasi théâtral où des « personnages » semblent s’animer (2). Les gestes et les temporalités se superposent (3 et 4) tandis que des impacts puissants embrasent l’espace de résonance sous le geste de la pianiste (5). Dans un univers régi par la technique sérielle, Lenot redessine la ligne, invoque les pouvoirs du timbre et tisse une dramaturgie : autant de composantes à l’œuvre dans l’interprétation saisissante de Françoise Thinat.

La pianiste a choisi, pour terminer la première partie du concert, les six derniers Préludes du Livre II de Debussy, six chefs d’œuvre de la maturité qu’elle aborde dans une jouissance du son et une intelligence du texte qui nous ravissent ; séduction et élégance dans La Terrasse des audiences au clair de lune ; nervosité du trait, détours espiègles et jaillissements lumineux dans Ondine, noté scherzo par Debussy ; second degré dans Hommage à S.Pickwick Esq P.P.M.C. où l’interprète fait résonner le God Save the Queen avec une épaisseur surlignée. Canope est beau, dans sa verticalité et la simplicité de sa facture. Les tierces alternées annoncent les Études : musique de timbre, plus abstraite où la pianiste se joue des difficultés. Le toucher est perlé, les textures claires et le trait jaillissant dans Feux d’artifice, Françoise Thinat donnant à ouïr « toute la lumière qu’y souffle Debussy » pour paraphraser Mallarmé.

Les Vingt-quatre Préludes op. 28 de Chopin viennent consacrer la soirée, « trésor inestimable » nous dit Françoise Thinat, qui les enchaîne sans ménager de silence, en cherchant au contraire une sorte de continuum de l’un à l’autre pour dessiner une grande arche narrative ; au sein de laquelle elle nous embarque, entre trait de lumière (sol majeur) et confidence (si mineur), élégance chaloupée (la majeur) et élan appassionato (fa# mineur). La musique est habitée et l’engagement du geste total : comme dans la dernière partie du très beau Prélude n°17 (Allegretto) où la pianiste fait résonner le la bémol grave avec une ampleur démultipliée. La puissance avec laquelle elle termine, s’engageant corps et bras dans l‘Allegro appassionato pour tirer la pleine résonance de son instrument, force l’admiration. La sonorité y est toujours maîtrisée et la phrase éminemment conduite.

Le public debout en redemande : une pièce d’ d’abord, Paysage ; Poissons d’or, ensuite son cher Debussy et un troisième bis, court mais généreux. Quelle soirée !

Crédit photographique : © Jean-Baptiste Millot

Plus de détails

Paris. Salle Gaveau. 4-XII-2019. Gabriel Fauré (1845-1924) : Thème et variations op. 73 ; Claude Debussy (1862-1918) : Six préludes Livre II ; Jacques Lenot (né en 1945) : Six Nocturnes (CM) ; Frédéric Chopin (1810-1847) : 24 Préludes. Françoise Thinat, piano

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.