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Le Concerto pour piano n° 3 de et par Zygmunt Krauze sur la scène de l’Arsenal

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Metz. Asenal, grande salle. 17-I-2020. Anatoli Liadov (1855-1914) : Le lac enchanté op. 62 ; Zygmunt Krauze (né en 1938) : Concerto pour piano n° 3 – Fragments de mémoire, pour orchestre, Veme et piano ; Piotr Ilitch Tchaikovski (1840-1893) : Symphonie n° 6 « Pathétique ». Zygmunt Krauze, piano ; Orchestre national de Metz, direction : Wilson Hermanto

Honneur à la Pologne, Polska! est un des temps forts, décliné en neuf dates, de la Cité musicale-Metz qui accueille la création française du Concerto n° 3 du compositeur et pianiste polonais .

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Avec sept opéras et autant de concertos à son catalogue, est une des grandes figures de la création polonaise, invité dans les années 70 par Pierre Boulez à l’Ircam, en tant que conseiller artistique. Très attendu, son Concerto pour piano n° 3 – Fragments de mémoire, qu’il interprète lui-même, est une co-commande du Festival d’Automne à Varsovie (où il a été créé le 20 septembre 2019) et de l’. L’idée, venant de la phalange messine et plus précisément de Dominique Delahoche, compositeur et tromboniste de l’orchestre, était d’intégrer à la formation symphonique les Vemes, acronyme de « Vallée européenne des matériaux et de l’énergie ». Ce sont de nouveaux instruments de percussion que l’Orchestre de Metz à breveter en 2014, en collaboration avec l’École Supérieure des Arts et Métiers de la ville. L’instrument associe une plaque métallique suspendue et un résonateur (sorte de caisson avec peaux tendues) qui en canalise la résonance et en amplifie les fréquences graves. La sonorité métallique profonde et la puissance du Veme varient selon sa taille.

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Il y en a quatre, ce soir, sur le plateau de l’Arsenal, du soprano à la basse, pour l’exécution du concerto de Krauze, une œuvre d’un seul tenant, superbement défendue par le compositeur lui-même, au côté d’un orchestre aussi réactif que concentré sous la direction du chef . Mis en vibration par un archet frotté sur le bord supérieur de la plaque rectangulaire, les Vemes interviennent dès les premières minutes, ajoutant aux résonances scintillantes du piano doublé par le célesta, la qualité plus granuleuse et incisive de leur sonorité. Éminemment personnel, le nouveau concerto de Krauze transgresse les limites du genre, dessinant une trajectoire narrative qui juxtapose différentes séquences : celles des tutti jubilatoires, on pense à Messiaen, où co-habitent différentes couches instrumentales très colorées, en immergeant la partie de piano ; puis des cadences du soliste, intégrant la voix de l’interprète. Ce sont des mots vindicatifs et dits dans l’urgence par notre interprète – « autrefois/maintenant/tout de suite/combien/toujours » etc. –, « fragments de mémoire » focalisant la tension dramatique au sein d’une partie de piano vibrillonnante, qui investit tout le clavier, de l’aigu au grave. La stylisation ornementale de l’écriture pianistique contamine celle des instruments de l’orchestre, qui interviennent ensuite en solistes et semblent à leur tour « parler ». La dernière séquence ouvre les vannes du son. Elle engage toute la puissance, voire la dimension tragique, des Vemes frappées cette fois avec des baguettes de métal : des salves de quatre coups qui déchirent l’espace presque saturé de l’orchestre, au plus fort de la tension expressive. La coda est quasi improvisée par le pianiste, plus libre encore, sur une percussion qui se déchaîne, pour lancer ses injonctions, dans une dernière intervention « coup de poing » qui ménage une très belle fin théâtrale. L’œuvre est fort bien reçue par un public qui exige du soliste un bis, comme il se doit : Chopin, bien sûr, une mazurka, mais revisitée sous les doigts de notre interprète octogénaire, compositeur et improvisateur habité.

200117_Wilson Hermanto_cop_Kaupo Kikkas (1)Le reste du programme regarde vers la Russie ; avec une perle d’abord, Le lac enchanté d’, le compositeur « paresseux » pressenti par Diaghilev pour écrire L’Oiseau de feu, qui cèdera sa place à Igor Stravinsky en 1909. Le lac enchanté est une sorte de tableau impressionniste dont et l’Orchestre de Metz traduisent avec beaucoup de finesse et de transparence l’aspect vibratile et ondoyant de la matière sonore : une musique de plein air qui fait miroiter ses couleurs et dont se souviendra Debussy.

La monumentale « Pathétique », Symphonie n° 6 de Tchaïkovski en si mineur, vient en seconde partie de soirée : œuvre tombeau pourrait-on dire, d’un compositeur qui aurait eu l’intuition de sa mort, survenue six jours après la création de cette ultime partition. En témoigne le dernier mouvement, Adagio lamentoso, en lieu et place du Finale conquérant des ouvrages romantiques. C’est la première fois, dans l’histoire de la musique, qu’une symphonie s’achève sur un mouvement lent.

Wilson Hermanto fait vivre les contrastes dans un premier mouvement fort bien conduit et d’une belle amplitude sonore, qui laisse apprécier la qualité des bois et l’éloquence des cuivres de l’Orchestre de Metz. On aurait souhaité plus de définition du son dans le pupitre des cordes à qui Tchaïkovski confie ses grands élans du cœur. Cette précision du trait nous manque également dans la Valse à cinq temps, Allegro con gracia, traversé d’une belle énergie cependant. Le scherzo qui suit, Allegro molto vivace, est irréprochable, éruptif et jaillissant sous le geste très investi d’Hermanto. Il galvanise ses musiciens dans un mouvement aux allures de Finale triomphant, spontanément applaudi par le public comme c’est souvent le cas ! L’Adagio lamentoso est un vrai coup de théâtre de la part du compositeur russe qui donne à entendre, dans un flux sonore d’une profondeur abyssale, l’écho le plus tragique de son univers intérieur. Les cordes y sont de nouveau sollicitées, beaucoup plus présentes et convaincantes cette fois-ci, donnant de l’énergie et de la couleur, tout comme les cuivres, à leur partie « recitativo » très opératique. Hermanto maintient la tension de l’écoute jusqu’à l’affaissement de l’énergie des dernières minutes : poignant adieu au monde qui nous laisse sans voix.

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