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Il Trionfo del Tempo e del Disinganno à Montpellier : ô Temps suspends ton vol

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Montpellier. Opéra Comédie. 10-II-2020. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, oratorio en deux parties sur un livret du Cardinal Benedetto Pamphili. Mise en scène : Ted Huffman. Décor et lumières: Andrew Liebermann. Costumes : Doey Lüthi. Chorégraphie : Jannick Elkaer. Avec : Dilyara Idrisova, Bellezza ; Carol Garcia, Piacere ; Sonja Runje, Disinganno ; James Way, Tempo. Ensemble Les Accents, direction musicale : Thibault Noally

L’osmose entre la mise en scène de et la direction intense de font que le spectateur retient son souffle.

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Outre ses nombreux sommets musicaux (Lascia la spina repris dans Rinaldo, Crede l’uom ch’egli riposi pris dans Almira et repris dans Agrippina, dans la Sonate en trio HW386b, mais aussi Una schiera di piaceri, Piu non cura), ce premier oratorio de Haendel est d’une stupéfiante modernité. Composé en 1707, peu de temps après son arrivée en Italie, par un fringant compositeur de 22 ans qui révisera ce coup de maître par deux fois au soir de sa vie, Il Trionfo, très éloigné de l’allure des grands oratorios anglais à venir, s’inscrit en caméléon dans le sillage des oratorios italiens en vogue, entre Scarlatti et Caldara : une phalange orchestrale réduite, vingt-quatre arias, deux duos, deux quatuors, pas de chœurs mais une sonate pour orgue où le compositeur se mettait lui-même en scène en « gracieux jeune homme incitant au bonheur par des sons harmonieux».

Le livret du cardinal Pamphili, sous des dehors pontifiants, peut aussi être lu comme une tentative de contournement du ban de 1681 par lequel le pape Innocent XI entendait bannir l’opéra des scènes romaines. L’affrontement de quatre allégories (Beauté, Plaisir, Temps, Désillusion) produit un débat plus actuel que jamais, en notre époque obsédée par la séduction : le pouvoir du Temps sur la Beauté de la jeunesse. La vision d’Huffman, narrative, humaine, et donc touchante, se conclut sur la vision d’une femme se lovant dans les bras de son mari au côté de deux enfants endormis sur un canapé. Sans que cet aboutissement sonne forcément comme une défaite.

Le décor à huis clos est une sobre boîte longiligne abritant le dispositif plus sophistiqué d’un tapis roulant. On ne pouvait mieux dire la marche inexorable du temps. Fonctionnant sans discontinuer, mettant le spectateur sous hypnose, commence, comme le bateau du Tristan de Py, une lente translation de 2h30 impulsée, dès le lever de rideau, par la vision d’une jeune femme déjà en marche vers son futur. Défile bientôt derrière elle la pièce maîtresse du spectacle : un canapé glissant de cour à jardin, et s’allongeant démesurément au fil de la translation, interrompue une seule fois. Autre source de fascination, elle aussi admirablement réglée, la présence de quatre danseurs et quatre figurants sans visages, doubles de Bellezza (bleu-gris et chaussures rouges pour tous), dont les nombreuses attitudes ne sont pas sans rappeler la robotique figée des mannequins des vitrines de mode. Loin de meubler une œuvre des plus statiques, les interventions désincarnées et empathiques de cet aréopage chorégraphique sont au contraire aussi séduisantes que justifiées. Habillée d’éclairages au diapason (mention au dialogue de la lumière et de la brume à la scène où les corps se dénudent), la production, très habitée, est d’une crépusculaire beauté. Le public ne s’y trompe pas qui retient son souffle, et n’applaudira qu’à sa fin une œuvre pourtant conçue pour briller.

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La direction de incite au même cérémonial. Passionnante, toujours surprenante, elle débusque les qualités d’une partition sans timbales ni trompettes, où chacun est amené à exposer sa musicalité ou sa virtuosité. Enrichissant le continuo d’un splendide archiluth, impulsant la souplesse de ses Accents de son violon, à l’instar de Corelli, qui créa Il Trionfo, il en cisèle la prodigalité mélodique, comme il en extirpe la sporadique véhémence.

Le quatuor de chanteurs est à l’unission. , déjà Poppée fruitée à Anvers, assume crânement le poids d’un rôle écrasant. Sa Bellezza aux vocalises bien assurées, aux aigus libérés, bien appariée au mezzo de ses deux consœurs, affirme une âme bien trempée. est touchante. en Disinganno fait preuve de belles réserves de souffle. Trois femmes puissantes voulues par Thibault Noally, au motif qu’elles seraient plus proches de ce dont étaient capables les castrats, se vengent de toute une époque où l’Église avait été capable d’interdire la scène à la gent féminine. Seul homme de la soirée en Tempo, , très remarqué à Beaune l’été dernier, recevra volontiers l’absolution en regard de quelques fougueux excès dans l’aigu. Ce sont les traits du jeune ténor que, dans un finale étreignant, Bellezza retrouve sur le canapé qui a entre-temps recouvré sa dimension originelle. Le Temps retrouvé.

Crédits photographiques : © Marc Ginot

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Montpellier. Opéra Comédie. 10-II-2020. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, oratorio en deux parties sur un livret du Cardinal Benedetto Pamphili. Mise en scène : Ted Huffman. Décor et lumières: Andrew Liebermann. Costumes : Doey Lüthi. Chorégraphie : Jannick Elkaer. Avec : Dilyara Idrisova, Bellezza ; Carol Garcia, Piacere ; Sonja Runje, Disinganno ; James Way, Tempo. Ensemble Les Accents, direction musicale : Thibault Noally

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