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Pourquoi Halka est considéré en Pologne comme une œuvre nationale

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En Pologne, est appelé le « créateur de l’opéra national », encore que ses œuvres scéniques ne fussent pas les premières qui aient conjugué les rythmes du folklore (au sens large) au texte chanté en polonais.

17bf25a3-d57a-4c16-9935-9a67a74d39bd_f1400x900On sait bien que Le Miracle prétendu ou les Cracoviens et les Montagnards, une partition façonnée par , avait été jouée plus d’un demi-siècle avant Halka, en 1794. Pour avoir l’idée exacte du phénomène Moniuszko, il faut d’abord connaître le contexte socio-historique de l’époque dans laquelle il composa Halka (1846-1847), sa première œuvre lyrique portant sur des sujets sérieux. Włodzimierz Wolski en a rédigé le livret en prenant comme modèle son poème, Halszka, interdit par la censure. L’intrigue s’inspire d’un conte populaire intitulé La Montagnarde (Góralka). Le but de Moniuszko n’était pas de provoquer une révolution, mais de bouleverser et d’émouvoir les spectateurs afin de leur faire prendre conscience des inégalités sociales, notamment de la situation désespérée des paysans, privés des droits civiques et d’accès à l’éducation.

Pour le livret, il demanda à Wolski – dans un souci de clarté et de compréhension du message –, d’adoucir et de simplifier l’action du poème, et surtout d’adapter le caractère des personnages aux classes sociales dont ils sont issus. De cette façon, une campagnarde, Halka, est victime d’un riche noble nommé Janusz. L’intrigue se nourrit du scénario classique de la femme séduite puis abandonnée. Des ressemblances avec La Muette de Portici de , une œuvre que Moniuszko certainement connaissait, sont indéniables. Le livret de Wolski met en exergue le contraste entre la noblesse et la paysannerie, porté très lisiblement par la musique de Moniuszko : le chant de la noblesse (en solo comme en chœur) est pompeux tandis que les parties exprimées par les campagnards sont captivantes de simplicité et d’honnêteté. Cette opposition est déjà présente dans l’Ouverture dont les thèmes semblent dresser les portraits musicaux respectifs d’Halka, Janusz et Jontek (un pauvre villageois épris d’Halka). Celui d’Halka est plein de douleur et de soupirs alors que les motifs suivants sont de plus en plus dramatiques, renvoyant audit conflit des classes.

Historiquement, le livret d’Halka fait allusion, bien que cela ne soit pas évoqué explicitement, à la sanglante jacquerie qui eut lieu en 1846 en Galicie (des territoires s’étendant à l’Est de Cracovie), une révolte paysanne dirigée contre l’oppression exercée par les riches, et plus particulièrement contre le servage pourtant officiellement aboli par la loi de 1797. Ces soulèvements conduisirent au massacre de la noblesse polonaise et, par la suite, divisèrent les populations de la région, faisant obstacle à toute entente nationale dans un pays déjà partagé. Cependant, Moniuszko ne place pas l’action de son œuvre en Galicie, mais à Podhale, dans la région située au pied des montagnes Tatras, au sud de Cracovie. Par cela, voulait-il échapper à la censure ? Après tout, il était largement connu que la paysannerie montagnarde n’avait pas participé à ce soulèvement.

élabore la première version d’Halka en espérant la faire mettre en scène à Varsovie. Toutefois, l’opéra de cette ville abandonne le projet, probablement pour éviter les controverses relatives à la thématique du livret. En conséquence, c’est en concert, le 1er janvier 1848 à Vilnius, que la partition est créée. Puis, elle devra attendre six saisons successives avant de voir sa création scénique, le 16 février 1854, aussi à Vilnius. La réception n’y est pas favorable : on reproche à l’œuvre d’offenser la morale et le patriotisme.

À partir de 1857, ayant appris que le Grand Théâtre de Varsovie prévoyait enfin la mise en scène d’Halka, Moniuszko reprend la partition. Il y ajoute de nouveaux morceaux orchestraux et vocaux qui auront beaucoup de succès – comme les Danses montagnardes, pas réellement inspirées de la véritable musique de la région des Tatras où il n’est jamais allé[1] –, en élargissant l’opéra de deux à quatre actes. Sa dramaturgie est désormais plus « classique » et plus attractive. Par ailleurs, la partie de Jontek se voit transcrite pour voix de ténor, en remplacement de la voix de baryton initiale. L’œuvre est créée le 1er janvier 1858 à Varsovie avec les meilleurs solistes de l’époque. À l’inverse des échecs précédents, cette création vaut à Moniuszko un tel triomphe qu’on la considère depuis lors comme la date de la naissance de l’opéra polonais.

Après avoir atteint 150 représentations à Varsovie du vivant du compositeur, Halka dépasse la 1000e en 1935 puis ce nombre ne cesse d’augmenter. Dès 1868, l’œuvre traverse les « frontières » (la Pologne en tant que telle n’existait pas, partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche) pour être jouée à Prague (sous la direction de !), Moscou et Saint-Pétersbourg, puis à New-York ou Milan. En Allemagne sous le régime nazi, elle est dirigée notamment par . Que ce soit à Berlin ou à Hambourg, elle est donnée par des solistes fameux comme Tiana Lemnitz, Marcel Wittrisch ou .

En 1952, une excellente interprétation d’Halka, traduit en russe, combinant vigueur et tendresse, est enregistrée sous la direction de  (disponible sur internet). Le plateau des solistes, accompagnés par le Chœur et l’Orchestre du Théâtre du Bolchoï, comprend les meilleurs chanteurs du moment : Natalia Sokolova, Irina Maslennikova, , Pavel Lisitsian, Mikhail Soloviev et Sergeï Krasovsky. Parallèlement, en 1953, Halka est présenté en tchèque sous la baguette raffinée mais électrisante de  qui, à la tête du Chœur et de l’Orchestre de la Radio tchécoslovaque, réunit l’élite des chanteurs de son pays, comme Drahomíra Tikalová, et Jaroslav Veverka.

En 1953, Halka est mis en scène – à Berlin puis à Varsovie – par Leon Schiller, perçu comme le plus grand homme de théâtre polonais du XXe siècle. Si sa vision artistique est influencée par l’idéologie communiste, elle reste très suggestive, considérée longtemps comme une référence. Régulièrement contestée depuis, la proposition de Schiller semble n’avoir pas résisté à l’épreuve du temps. Tout récemment à Vienne, puis à Varsovie, Mariusz Treliński place son Halka dans un hôtel de luxe, dans les années 1970, à Zakopane en République populaire de Pologne. Il prouve de cette façon que cet opéra porte un message universel et peut fonctionner dans n’importe quel contexte ou environnement. Mais on peut se poser la question de savoir si cela demeure conforme aux intentions de Stanisław Moniuszko.

[1] Dans Halka, Moniuszko n’attache curieusement pas d’importance aux détails géographiques. Ainsi, le nom de la Vistule y est évoqué comme un endroit proche de celui où se passe l’action alors que ce fleuve ne traverse pas la région de Podhale.

Crédits photographiques : Halka à l’Opéra de Silésie (Opera Śląska) © Krzysztof Bieliński

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