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Le Boléro, ou quand Ravel arrive à passer la frontière espagnole

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Considérée par son auteur comme une simple étude d’orchestration, l’œuvre singulière de Ravel a fait l’objet dès sa création d’une très large diffusion pour devenir encore aujourd’hui, une des partitions les plus jouées dans le monde.

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Mouvement de danse au rythme et au tempo invariables, à la mélodie uniforme et répétitive, le Boléro de Ravel tire ses seuls éléments de variation des effets d’orchestration, d’un crescendo progressif et in extremis d’une courte modulation en mi majeur. En le mentionnant à Nin durant l’été 1928, Ravel évoquait son Boléro en ces termes : « pas de forme proprement dite, pas de développement, pas ou presque pas de modulation ; un thème genre Padilla, du rythme et de l’orchestre ». Cette musique de ballet pour orchestre créée à l’Opéra Garnier le 22 novembre 1928, est l’une des dernières œuvres écrites par avant l’atteinte neurologique qui le condamna.

Ravel fut l’objet d’une influence hispanique forte de par sa mère d’origine basque, qui lui chantait souvent des mélodies de son pays. Cette source d’inspiration se retrouve dans toute la période créatrice du musicien comme dans la Pavane pour une infante défunte (1899), L’Heure espagnole (1907) ou encore la Rhapsodie espagnole (1907) où la seconde partie est une danse proche du fandango issu du folklore de Malaga.

Le fandango est caractérisé par des mouvements vifs et se pratique en couple avec un accompagnement à la guitare et aux castagnettes. C’est une danse traditionnelle espagnole de rythme ternaire (3/4) et de tempo assez rapide (allegretto) dont les origines datent du XVIIᵉ siècle. Le Boléro en est la plus célèbre démonstration.

L’histoire du Boléro remonte à 1927 alors que Ravel, dont la réputation dépassait déjà de loin les frontières de la France, venait d’achever sa Sonate pour violon et piano et devait s’embarquer pour une tournée de concerts de quatre mois aux États-Unis et au Canada. Ida Rubinstein lui passa commande d’un « ballet de caractère espagnol » qu’elle comptait représenter avec sa troupe de ballets. Enthousiasmé par cette proposition, Ravel, qui n’avait plus composé pour le ballet depuis La Valse en 1919, et dont les derniers grands succès dans cet exercice remontaient à Ma Mère l’Oye et aux Valses nobles et sentimentales en 1912, envisagea d’abord d’orchestrer six pièces extraites de la suite pour piano Iberia du compositeur espagnol Isaac Albéniz. Mais de retour d’Amérique, alors qu’il avait commencé le travail avec ce ballet initialement intitulé Fandango, il fut averti que les droits d’Iberia étaient la propriété exclusive d’Enrique Arbós, ancien disciple d’Albéniz. Pris au dépourvu, le musicien crut devoir abandonner ce projet. Apprenant l’embarras du compositeur, Arbós proposa de lui céder gracieusement ses droits sur Iberia, mais Ravel avait alors changé de projet. Il lui était venu entre-temps l’idée d’une œuvre expérimentale, de quelque chose de jamais encore tenté : « Madame Rubinstein me demande un ballet. Ne trouvez-vous pas que ce thème a de l’insistance ? Je vais essayer de le redire un bon nombre de fois, sans aucun développement, en graduant de mon mieux mon orchestre » (propos rapporté par M. Gustave Samazeuilh).

Maurice RAVEL - Bolero - pre World War II performance of - the Ballet by E Iskoldoff with Ida Rubinstein. . RAVEL, French composer, 17 March 1875 - 28 December 1937.

Une des représentations du Boléro de Ravel avec les ballets de la danseuse Ida Rubinstein © Lebrecht Rue des Archives

Si l’œuvre est composée sous forme de ballet, cette suite de solos instrumentaux met en valeur les talents individuels mais aussi l’homogénéité collective de chaque pupitre, tous les membres de l’orchestre participant également à un accompagnement imperturbable ; c’est la définition même d’un genre naissant à l’époque : le concerto pour orchestre.

Le Boléro est écrit pour orchestre symphonique. Parmi les bois, certains musiciens utilisent deux instruments de la même famille : l’œuvre requiert deux piccolos, un hautbois d’amour, un saxophone sopranino et une petite trompette en ré. Certains instruments ne sont utilisés que le temps de quelques mesures comme le saxophone soprano, la grosse caisse, les cymbales et le tam-tam.

Le rythme adopté par Ravel est un boléro caractéristique, à trois temps, avec l’indication Tempo di bolero moderato assai (tempo de boléro très modéré). Contrairement à la danse originelle traditionnellement accompagnée de castagnettes ou de tambourins, il choisit le tambour d’orchestre, métamorphosé depuis en caisse claire, pour cadencer cette danse typique. La cellule rythmique comporte deux mesures presque identiques, avec une variation minime dans le troisième temps de la deuxième. Elle est répétée ostinato par une puis deux caisses claires de la première à la dernière mesure, et suit le grand crescendo pour être finalement jouée par l’ensemble de l’orchestre dans la coda ; ces deux mesures sont finalement répétées 169 fois.

Au niveau du tempo, la version la plus courte enregistrée est celle de Leopold Stokowski avec The All American Youth Orchestra en 1940, soit douze minutes. La palme de la longueur revient à un ami du compositeur : Pedro de Freitas Branco avec l’Orchestre national de la radiodiffusion française en 1953, qui dépasse les dix-huit minutes et trente secondes. « Je dois dire que le Boléro est rarement dirigé comme je pense qu’il devrait l’être. Mengelberg accélère et ralentit excessivement. Toscanini le dirige deux fois plus vite qu’il ne faut et élargit le mouvement à la fin, ce qui n’est indiqué nulle part. Non : le Boléro doit être exécuté à un tempo unique du début à la fin, dans le style plaintif et monotone des mélodies arabo-espagnoles […] Les virtuoses sont incorrigibles, plongés dans leurs rêveries comme si les compositeurs n’existaient pas ».

Mais c’est à sa mélodie envoutante que le Boléro doit sa popularité mondiale. Inspirée de thèmes hispano-arabes, son auteur la décrivait comme simple et sans artifice. Pourtant, elle recèle des difficultés rythmiques inattendues. La ritournelle est la clé de voûte du Boléro. Elle sert d’introduction et de conclusion à l’œuvre, sépare chaque entrée des thèmes et, répétée huit fois en arrière-fond des mélodies, leur sert d’accompagnement rythmique et harmonique. Elle est composée de la cellule rythmique de caisse claire doublée d’un ou plusieurs d’instruments, d’un accompagnement harmonique sur le deuxième et le troisième temps, d’une basse immuable (do, soupir, sol, do, soupir, sol, do, etc.) martelant la mesure à trois temps, affirmant le ton de do majeur durant toute l’œuvre, sauf au milieu du dernier thème B où éclate une inattendue modulation en mi majeur, avant de revenir, pour conclure, dans le ton principal.

Ainsi, le Boléro de Ravel a annoncé la musique répétitive américaine des années 1960 comme celle de Terry Riley ou Steve Reich, ainsi que tout un pan de ce que depuis la fin du XXᵉ siècle on nomme la musique classique post-moderne avec son souci de popularité en restant dans le domaine tonal, son goût pour le concret, son rejet d’un lyrisme trop intime, son travail sur la matière sonore à l’intérieur de ce cadre grâce aux variations.

Crédits photographiques : Chorégraphie de Maurice Béjart © Sébastien Mathé ; Une des représentations du Boléro de Ravel avec les ballets de la danseuse Ida Rubinstein © Lebrecht Rue des Archives

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