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Erik Satie et John Cage entre deux pianos

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John Cage (1912-1992) : Three Dances pour deux pianos préparés (1944-1945) ; Expériences n° 1 pour deux pianos (1945). Erik Satie (1866-1925) : Socrate pour deux pianos (1917-1918 / 1968 arr. de John Cage). Anne de Fornel et Jay Gottlieb, pianos. 1 CD Paraty. Enregistré en mars 2019 à l’auditorium du Conservatoire à rayonnement régional de Paris. Pianos Steinway modèle D. Livret trilingue français-anglais-japonais d’Anne de Fornel. Durée : 55:59

 

Quand Cage rencontre Satie… L’on pourrait être tenté de dire que ce disque, c’est le mariage de la carpe et du lapin. Il n’en est rien… Aux commandes de ce bel hommage double, les pianistes et Jay Gottlieb, unis pour le meilleur.

Cage Meets Satie_Jay Gottlieb & Anne de Fornel_ParatyOutre l’admiration que l’Américain portait au Français, contribuant à le faire connaître dans son pays et arrangeant son Socrate, les deux compositeurs sont proches par leur radicalité respective et par le fait qu’ils ont, chacun à sa manière, cherché à désacraliser l’œuvre musicale et son écoute.

Il est impossible de reconnaître le son des pianos dans Three Dances (1944-1945), tant ils sont bien préparés ! Boulons, gommes, bandes de tissu, pièces de monnaie, morceaux de plastique, etc… ont été posés sur les tables d’harmonie et ont en quelque sorte tué cette dernière ! Le piano est devenu un autre instrument, riche de nouveaux timbres et avant tout percussif, évoquant le gamelan. On comprend que la préoccupation première du compositeur ait été la perception des qualités intrinsèques du timbre. Pas de filtre culturel, qui empêche selon lui d’écouter la musique pour ce qu’elle est : ici, les sons ont été libérés de leur devoir d’exprimer tel ou tel sentiment, de traduire tel climat psychologique. Et ils sont plus proches du bruit que de ce qui est traditionnellement valorisé comme le beau musical. D’ailleurs, la musique s’arrête aussi brusquement qu’elle avait commencé, tout comme le fait l’eau d’un robinet qu’on ouvre ou ferme, sans introduction, développement ou conclusion. Pas d’harmonie ni de narration donc, et un ambitus réduit à trente-six notes : il s’agit de schémas rythmiques qui reviennent en boucle en trois danses successives, qui sont autant de moments, la première allegro, la deuxième plus contemplative et la troisième plus rapide et plus virtuose encore que les deux autres. En 1947, ces Trois Danses accompagnèrent la chorégraphie Dromenon de . « Accompagner » ne convient pas tout à fait, car, pour les deux hommes, danse et musique sont absolument autonomes, n’ayant de commun que leur déploiement dans le temps. Pour le musicien, l’élément structurant est la durée, paramètre commun au son et au silence ; pour le danseur, le mouvement existe pour et par lui-même. Chez tous deux, le rapport au rythme est donc premier. De fait, il y a quelque chose de mécanique et de primitif dans ces Trois Danses qui ne cherchent pas à charmer, mais s’écoutent comme des événements sonores. Et c’est seulement à la réécoute que l’on perçoit toutes les nuances, ainsi que la cohérence de l’ensemble.

Changement complet d’atmosphère avec la courte pièce Expériences n° 1 (1945) qui bien sûr fait le lien avec la pièce suivante, de Satie. Elle fut créée en 1945 par le compositeur et un autre pianiste en parallèle d’une chorégraphie de Cunningham. Un morceau tout en suspension, n’utilisant que les touches blanches dans la transparence du mode éolien, et dont les longues phrases, s’étirant pour mieux revenir à leur point de départ, sont coupées de longs silences. Dénuement, apaisement, joie possible : voici une méditation qui est la relecture de la musique de Satie par un artiste bouddhiste zen. Un vrai joyau.

(spécialiste de Cage et auteure d’une monographie chez Fayard qui fait référence) associée à Jay Gottlieb s’emparent du Socrate (1917-1918 / 1968) d’ avec la même sereine détermination, interprétant sans faute de goût cette musique qui justement ne recherche pas les effets, mais avance d’elle-même, méthodiquement tout en étant attentive aux détails. À l’origine, Socrate est un drame pour une voix et orchestre ou piano en trois parties, chacune s’inspirant d’un épisode d’un dialogue de Platon : portrait de Socrate (Le Banquet), entretien de Socrate et de Phèdre (Phèdre) et mort de Socrate (Phédon). Fasciné par l’œuvre, l’a arrangée : tout d’abord, le premier mouvement pour un piano en 1944, puis pour deux en 1947, et les deux autres pour deux pianos en 1968. La version initiale de 1944 fut chorégraphiée par : le premier mouvement balance entre un certain allant, la déclamation et la répétition ; le deuxième est plus léger, plus joyeux ; et le troisième très intériorisé et presque trois fois plus long que les deux premiers (17 min). Imperturbables, les deux pianistes jouent au fond de la touche, et, ainsi, collent au mieux à la musique. Un très beau disque, décidément !

 

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John Cage (1912-1992) : Three Dances pour deux pianos préparés (1944-1945) ; Expériences n° 1 pour deux pianos (1945). Erik Satie (1866-1925) : Socrate pour deux pianos (1917-1918 / 1968 arr. de John Cage). Anne de Fornel et Jay Gottlieb, pianos. 1 CD Paraty. Enregistré en mars 2019 à l’auditorium du Conservatoire à rayonnement régional de Paris. Pianos Steinway modèle D. Livret trilingue français-anglais-japonais d’Anne de Fornel. Durée : 55:59

 
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