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Piotr Ilitch Tchaïkovski, une mort énigmatique

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

À Saint-Pétersbourg, le 25 octobre 1893, s’éteignait le plus célèbre compositeur de musique de Russie du XIXe siècle. Peu d’observateurs auraient pu, lors de cette triste annonce, imaginer que l’encre allait durablement couler sur les causes de cette disparition.

portrait-of-piotr-ilyich-tchaikovskyLe quotidien parisien Le Matin du 7 novembre 1893 annonçait à ses lecteurs : « Les dernières nouvelles concernant la santé de Tschaïkowsky [sic] laissaient peu d’espoir à ses amis ; hier matin [le 25 octobre selon le calendrier julien] le compositeur russe a succombé à l’attaque de choléra asiatique dont il avait été atteint il y a quelques jours. »

Quelques jours plus tard, le critique musical Arthur Pougin précisait dans Le Ménestrel daté du 12 novembre : « De Saint-Pétersbourg, nous arrive la nouvelle de la mort subite du grand compositeur Tschaïkowsky, bien connu à Paris comme homme et comme artiste depuis que sa musique nous fut révélée en 1878… On comprend l’émotion qu’un tel événement a jeté dans la société russe. Samedi, dit-on, l’artiste, en dînant au restaurant, avait bu un verre d’eau non bouillie, et lundi il rendait le dernier soupir… Né le 4 avril 1840, il était donc âgé seulement de cinquante-trois ans… Mais cette version officielle allait rapidement être mise à mal !

En Russie, la nouvelle de la disparition du maître romantique s’étendit sur tout le pays à la vitesse de l’éclair. Peu de temps auparavant, en 1890, sa musique pour le ballet La Belle au bois dormant avait été proposée à Saint-Pétersbourg et son opéra La Dame de pique d’après Pouchkine avait enregistré un grand succès. L’année 1892 fut celle du fameux ballet Casse-Noisette. Et la suivante, la dernière année de son existence, Tchaïkovski se rendit à Cambridge pour recevoir le titre de docteur honoris causa. De plus, sous sa direction se déroula la création à Saint-Pétersbourg le 16 octobre de sa magnifique Symphonie n° 6, sorte d’adieu tragique, pessimiste et mélancolique à la vie, justement surnommée « Pathétique » par son frère Modeste.

Quelques heures après le dîner partagé le 20 octobre avec des amis au restaurant Leiner, il tomba malade. Le médecin appelé à son chevet diagnostiqua le choléra et le patient s’éteignit le 25 octobre 1893. Les symptômes du choléra correspondent à une gastroentérite très sévère dont les signes sont des vomissements abondants et des diarrhées profuses. Le patient ne s’alimente plus, s’affaiblit et se déshydrate avant de mourir faute de réhydratation, thérapeutique inconnue du temps de Tchaïkovski. La maladie apparaissant souvent sous forme de pandémies a été responsable de millions de décès à travers le monde.

Les funérailles nationales eurent lieu le 28 octobre dans la cathédrale Notre-Dame de Kazan de Saint-Pétersbourg, remplie par de nombreuses personnalités et une immense foule d’anonymes (plus de 6 000), puis le cercueil fut transporté au cimetière Alexandre Nevsky en présence de la famille impériale. Le célèbre créateur repose non loin des compositeurs Rimski-Korsakov, Balakirev, Glinka, Borodine et Moussorgski.

Certaines imprécisions quant au déroulé des derniers jours de Tchaïkovski, les contradictions concernant les témoignages de proches, diverses supputations plus ou moins recevables, ont contribué à faire naître des doutes sur les circonstances exactes de la mort de Piotr Ilitch. Tant et si bien que l’on parla bientôt de suicide. L’homosexualité du compositeur l’aurait amené à cet extrême après la découverte de l’existence d’une relation intime avec un jeune officier nommé Victor Stenbock-Fermor, âgé de dix-sept ans, neveu d’un prince, maréchal du palais. Ce dernier aurait envoyé une lettre de dénonciation à un procureur. Pour éviter un scandale et l’infamie, un tribunal d’honneur aurait amené à choisir le suicide par l’absorption d’une certaine quantité d’arsenic. Ces allégations furent rendues publiques en 1979 par une musicologue russe émigrée aux États-Unis, Alexandra Orlova, après avoir reçu les révélations en 1967. La Russie tsariste, à l’instar de toutes les civilisations humaines de presque toutes les époques, abritait des sentiments et des pratiques homosexuels dont le trait social majeur consistait à demeurer impérativement caché et discret. Toute divulgation publique entraînait de facto des réactions répressives sévères.

Plusieurs débats, souvent passionnés, depuis des décennies, ont opposé les points de vue sans parvenir à dégager une certitude. Les uns ne démordant pas de la conviction d’un décès par ingestion du vibrion cholérique qui sévissait alors autour du compositeur, les autres assurant que ses débordements sexuels avaient conduit à cette terrible et radicale solution. Aurons-nous un jour la certitude des conditions de la disparition de Tchaïkovski ? Rien n’est moins sûr !

Sources principales :

Jérôme Bastianelli, Tchaïkovski, Actes Sud/Classica, 2012

André Lischke, Piotr Ilyitch Tchaïkovski, Fayard, 1993

John Suchet, Tchaïkovsky. The Man revealed, John Suchet, Pegasus Books, 2018

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  • Michel LONCIN

    A l’examen de son thème astrologique, l’hypothèse (ou la thèse) du suicide est TRES possible et même probable … Une des preuves « humaines » de cette probabilité réside dans le fait que le corps du compositeur resta exposé pendant deux jours à l’hommage de ses admirateurs ce, en TOTALE contradiction avec le fait que, en cas de décès par le choléra, pour éviter toute contagion, le cercueil devait être scellé sur – le – champ !!!

    Musicalement parlant, le « vertige » du suicide se reconnaît dans sa dernière œuvre, la 6ème Symphonie dite « la Pathétique » … Je ne parlerai pas de la citation, dans l’Allegro initial, d’un choral des cuivres extrait de la liturgie orthodoxe, intitulé « Qu’il repose avec les Saints », du climax du Développement expressément spécifié « féroce », mais de cette « furia » du troisième mouvement, ce Scherzo faussement « triomphal », lors que la ruée de cette authentique course à l’abîme, apparentée avec le Rondo burlesque de la 9ème Symphonie de Gustav Mahler (qui n’aimait pas cette symphonie !), est résolument nihiliste … Et, à la différence radicale de l’Adagio de cette même 9ème Symphonie mahlérienne se dissolvant dans la sérénité la plus idéale, l’Adagio lamentoso final, en son thrène effrayant, est de l’espèce la plus désespérée possible …

    N’oublions pas que Tchaïkovski avait DEJA évoqué musicalement le suicide dans cette EXTRAORDINAIRE symphonie « Manfred » écrite, comme le sera la « Pathétique », dans cette tonalité « privilégiée » de si mineur, si éminemment tchaïkovskienne …

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