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Moisey Grinberg, découverte d’une lamentable délation

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Rares sont les compositeurs soviétiques à avoir bénéficié d’un intérêt aussi massif et constant de la part du milieu artistique que Dimitri Chostakovitch, aussi bien de son vivant que depuis sa disparition en 1975. Sa musique, ses idées publiques ou cachées, chaque pan de son existence, scrutés sans relâche par un régime politique autoritaire, ont fait l’objet de commentaires incessants de la part du monde musical, littéraire, et plus largement artistique. Les aléas et les dangers réels et menaçants du pouvoir politique dictatorial sous Staline et ses successeurs ont ponctué sa vie, ses comportements et les réactions plus ou moins opportunistes de ceux qui furent amenés à se prononcer sur ses faits et gestes, ses options humanistes et sa musique au filtre d’analyses perturbées par les peurs,les intérêts et les calculs immédiats. Cette galerie consacre des tranches de vie du monde musical soviétique centrées sur la personne et l’œuvre de Chostakovitch par ceux qui l’ont approché. Pour accéder au dossier complet : Chostakovitch par ses contemporains soviétiques

 

Quand un collègue de Chostakovitch, réputé intelligent et compétent, écrit une lettre de dénonciation à Staline en 1941.

gimberg_2Moisey (Moisseï) Abramovitch Grinberg (1904-1968) était un administrateur actif dans le secteur de la musique soviétique. Il travailla dans les domaines de la publication musicale, de la musique de théâtre et de radio. Il fut directeur artistique du Philharmonique de Moscou entre 1958 et 1968. Il semble avoir réussi à conférer au Philharmonique une période faste au cours de cette décennie. Il usa de son influence pour engager l’excellent chef russe à l’Orchestre philharmonique de Moscou. C’est également lui qui aurait suggéré à Kondrachine d’exhumer et de créer la Symphonie n° 4 en do mineur op. 43 de Chostakovitch longtemps interdite de création. Son élaboration datait de 1936. Le grand chef d’orchestre rappela l’initiative de Grinberg qu’il considérait comme étant « un homme très intelligent. » La première interprétation moscovite causa une profonde sensation le 30 décembre 1961.

Certes, la situation des artistes sous la dictature stalinienne n’avait rien de théorique car combien d’artistes de toutes spécialités ont été liquidés par un régime sanguinaire qui, dans sa paranoïa, décelait partout des menaces pour sa pérennité ? Assez récemment (1996), fut publiée une lettre adressée personnellement à Joseph Staline le 7 janvier 1941 par , un fidèle adhérent du Parti communiste soviétique, également fonctionnaire bien connu dans le registre culturel et qui exerçait également la fonction de rédacteur en chef de la revue de l’Union des compositeurs.

Dans cette lettre à la fois singulière et perturbante, il condamnait sévèrement le Quintette avec piano en sol mineur op. 57 complété par Chostakovitch en septembre 1940 et créé avec un immense succès par le Quatuor Beethoven et le compositeur au piano à Moscou dans la petite salle du Conservatoire le 23 novembre de la même année. Une de ses partitions les plus réussies et impérissables de son vaste et remarquable catalogue. Grinberg s’insurgeait contre la possible décision d’accorder à cette partition de musique de chambre un prix Staline que certains proposaient, distinction prestigieuse assortie d’une somme d’argent très conséquente.

Grinberg se permettait, non sans une audace et un désir de nuire incompréhensible, de relier le climat malsain infiltrant le nouveau Quintette à celui existant quelques années auparavant à propos de l’opéra au succès populaire immense Lady Macbeth dans la période qui précéda la terrible sentence de la Pravda intitulé « Le Chaos à la place de la musique ». Nous étions alors en 1936. Chostakovitch, très perturbé, sombra dans une profonde dépression et craignit sérieusement, non sans raison, pour son intégrité physique.

Dans sa missive, Grinberg soulignait le climat nauséabond émanant de la partition, il lui reprochait également les traces patentes de la musique occidentale. Il précisait aussi combien la presse, la Pravda en l’occurrence, s’était trompée en publiant un texte avançant que cette musique était sans conteste possible la meilleure de toute l’année 1940. Il n’appréciait aucunement qu’il soit qualifié de néoclassique et reconnu dans son action visant à clarifier les débats axés sur la maîtrise de l’expression classique. S’il reconnaissait que le premier mouvement reposait sur un modèle redevable de Jean-Sébastien Bach, il n’attendait pas pour en stigmatiser la raideur et le dévaluer par la présence de sonorités abstraites et non naturelles. Pour enfoncer le clou, il déplorait l’absence de beauté naturelle et authentique de la musique, de liens évidents avec la vie réelle, notamment au plan de l’expression des sentiments. « Il s’agit d’une musique dénuée de connexion avec la vie du peuple. » La démarche pouvait, et peut-être devait, aboutir au silence imposé au plus célèbre compositeur soviétique vivant. Heureusement, les griefs et avertissements avancés par le délateur ne furent pas suivis d’effets néfastes.

En mars 1941, au grand dam des ennemis jurés de Chostakovitch et pour la plus grande satisfaction de ses soutiens, on attribua un prix Staline de première catégorie au Quintette avec piano. Le climat jovial du final Allegretto contribua sans doute à cette reconnaissance car le prix Staline revenait généralement aux musiques affichant une atmosphère positive, harmonieuse, proche du peuple. Grinberg la jugeait « dénuée de beauté simple ». Quelle vilénie ayant pour objectif à peine dissimulé de dénoncer sans humanité un « ennemi du peuple » ! Il semble que Staline ne répondit pas à l’auteur de cette déplorable dénonciation et même probablement qu’il n’en eut pas directement connaissance. Cet aspect détestable de l’humain, longtemps totalement ignoré, resurgit plus d’un demi-siècle après sa rédaction.

Crédits photographiques : © Jemma Grinberg

Bibliographie :

– Jean-Luc Caron, , bleu nuit éditeur, 2020. À paraître
– Ararat Danielian, Compositeurs et interprètes russe. Du XVIIᵉ siècle à nos
jours, Séguier, 2007
– Frans C. Lemaire, Le destin ruse et la musique. Un siècle d’histoire de la
Révolution à nos jours, Fayard, 2005
– Ian MacDonald, The New Shostakovich, Oxford Lives, 1990
– Krzystof Meyer, , Fayard, 1994
– Boris Schwarz, Glazunov, Alexander dans The New Grove Dictionary of
Music and Musicians , MacMillan Publishers, 1988

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Rares sont les compositeurs soviétiques à avoir bénéficié d’un intérêt aussi massif et constant de la part du milieu artistique que Dimitri Chostakovitch, aussi bien de son vivant que depuis sa disparition en 1975. Sa musique, ses idées publiques ou cachées, chaque pan de son existence, scrutés sans relâche par un régime politique autoritaire, ont fait l’objet de commentaires incessants de la part du monde musical, littéraire, et plus largement artistique. Les aléas et les dangers réels et menaçants du pouvoir politique dictatorial sous Staline et ses successeurs ont ponctué sa vie, ses comportements et les réactions plus ou moins opportunistes de ceux qui furent amenés à se prononcer sur ses faits et gestes, ses options humanistes et sa musique au filtre d’analyses perturbées par les peurs,les intérêts et les calculs immédiats. Cette galerie consacre des tranches de vie du monde musical soviétique centrées sur la personne et l’œuvre de Chostakovitch par ceux qui l’ont approché. Pour accéder au dossier complet : Chostakovitch par ses contemporains soviétiques

 
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  • Michel LONCIN

    Moisey Abramovitch Grinberg était pourtant Juif … et l’on sait que le « Régime » stalinien poursuivait impitoyablement les Juifs … Comme quoi, la VILENIE … l’IGNOMINIE peut exister chez N’IMPORTE QUI !!! Que ceux (il y en a encore !) qui taxe Chostakovitch de « compromissions » avec le « Régime » communiste mesurent ce que le GENIAL compositeur russe a risqué … On peut leur demander (à ces « critiques ») ce qu’EUX ils auraient faits à sa place … Et, qui sait, il se trouve peut-être parmi eux quelques uns qui auraient eux l’IGNOBLE attitude de Moisey Abramovitch Grinberg …

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